Souvent, les ouvrages concernant le monde du renseignement doivent être tenus en suspicion car ils cèdent volontiers à une vision policière de l’histoire, riche de complots inventés. Le livre que Catherine Durandin a consacré à la CIA tranche sur cette production par la prudence de la réflexion et le sérieux de la recherche. Historienne, spécialiste de la Roumanie et des Etats-Unis, notre invitée a exploré les archives, scruté les mémoires des acteurs de la Guerre froide, rencontré de nombreux témoins dignes de foi. Voici les succès, les contradictions et les échecs d’une Agence ni romantique, ni diabolique.

Royaliste : Vous êtes connue comme spécialiste de la Roumanie. Comment êtes-vous passée, en quelque sorte, de la Securitate à la CIA ?

Catherine Durandin : Parallèlement à mes études roumaines, je travaille depuis plusieurs années sur les rapports franco-américains. J’ai publié après la fin de la guerre froide un ouvrage intitulé « La France contre l’Amérique » et j’avais alors une vision assez optimiste des relations euro-atlantiques qui n’est plus la mienne aujourd’hui. J’ ai, dès le début de mes études,  cherché à comprendre le rapport entre Nation et Empire, ce qui m’a amenée à m’intéresser à la Roumanie après les voyages du général de Gaulle et de Richard Nixon, en 1968 et 69 au moment où l’on parlait beaucoup de la dissidence des Roumains vis-à-vis de l’Union soviétique. Les archives prouvent que ce fut là une illusion…

Mes recherches sur la CIA avaient commencé bien avant le 11 Septembre, à la suite de la biographie que j’avais consacrée au président Nixon. Déjà, je m’intéressais à la problématique de la transparence, au mensonge, au rôle d’Henri Kissinger et je m’étais demandée s’il était possible de faire un travail historique sur la CIA. Cette recherche me tentait d’autant plus que je me demandais quel avait été le rôle exact des Etats-Unis dans le renversement des régimes communistes – tout particulièrement en Pologne et en Roumanie.

Enfin, après le 11 Septembre, je me suis demandée pourquoi la CIA était tellement critiquée alors que son directeur, George G. Tenet, demeurait en place.

Royaliste : Comment avez-vous travaillé ?

Catherine Durandin : J’ai la chance d’avoir un mari américain et historien qui m’a donné les introductions nécessaires pour accéder aux documents, dont certains sont d’ailleurs disponibles si l’on fait preuve de quelque obstination. Il n’y a pas aux Etats-Unis de délais légaux pour l’ouverture des archives ; par exemple, les documents relatifs au Chili sont disponibles depuis 1998.

Bien entendu, il est fort possible que la totalité des documents ne soit pas mise à la disposition des chercheurs. De fait, de nombreuses questions restent sans réponse. Mais j’ai tout de même fait des découvertes tout à fait passionnantes.

Il me faut encore préciser que cette histoire de la CIA n’est pas complète puisqu’on ne peut pas accéder à l’ensemble des archives soviétiques. Je tiens à préciser, enfin, que ma démarche ne doit rien à l’enquête de terrain ; elle se veut historique de bout en bout .

Royaliste : Avez-vous rencontré d’anciens agents de la CIA ?

Catherine Durandin : Après le 11 Septembre, beaucoup d’agents de la CIA se sont exprimés en public. A Washington, j’ai notamment rencontré Robert Baer qui a publié en 2002 un ouvrage (See No Evil) qui a été traduit en français. C’est un homme plein de ressentiment, aussi bien contre l’administration Clinton que contre l’actuel gouvernement : il a surtout travaillé au Proche-Orient, il dénonce l’Arabie saoudite comme première responsable du terrorisme et prépare un livre sur ce sujet.

Autre personnage intéressant, Duane D. Clarridge, qui a lui aussi publié en 1997 un ouvrage non traduit (A Spy for all seasons) et qui est lui aussi très amer par rapport au fonctionnement de la CIA.

Tous deux dénoncent la bureaucratie de l’Agence et se plaignent parce qu’ils ne sont pas reconnus suffisamment comme agents de renseignements, disposant d’un savoir solide  et parce qu’ils ne sont pas non plus intégrés au système de la décision politique. Ces sentiments sont à mon sens ambigus : la CIA est faite pour chercher des renseignements, pas pour définir et mettre en œuvre une ligne politique. Quoi qu’il en soit, Robert Baer n’a pas supporté d’avoir été lâché alors qu’il préparait en Irak un attentat contre Saddam et il a démissionné : il était trop impliqué dans une politique pour accepter que le pouvoir puisse en changer brutalement.

Royaliste : Ce n’est pas la seule crise que vous évoquez. Il y en eut de plus graves…

Catherine Durandin : En effet… La CIA est une haute société fondée en 1947, au début de la guerre froide, et qui faisait preuve de cohérence et d’efficacité. Les militaires étaient hostiles à la création d’une telle agence et il y a toujours des grincements sur ce point. Au Congrès aussi, beaucoup s’opposaient au nom de la transparence à un service qui toucherait à la vie privée des citoyens, refusant que la lutte contre le communisme soit menée par des moyens non-démocratiques.

La crise principale de la CIA se situe en 1975, après le Watergate, après la démission contrainte de Richard Nixon. Il y eut à cette époque un déferlement de révélations ahurissantes sur les opérations en Amérique latine, sur l’usage de drogues pour faire parler les suspects, ce qui avait beaucoup choqué l’opinion. Le fait que certains universitaires étaient utilisés à leur insu dans le cadre de programmes de la CIA avait également fait scandale. Cette crise a entraîné beaucoup de démissions et c’est alors que George Bush fut appelé par l’administration Ford pour remettre de l’ordre dans l’Agence.

Une nouvelle crise s’est produite après la guerre froide lorsque beaucoup d’experts en « soviétologie » furent mis au chômage. L’indifférence de l’administration Clinton à l’égard de l’Agence a également provoqué un malaise important.

Royaliste : Avez-vous travaillé sur toutes les zones d’intervention de l’Agence ?

Catherine Durandin : Non, car il m’aurait fallu plusieurs années supplémentaires de recherches. Je m’en suis tenue aux rapports Est-Ouest, en comparant les témoignages, les archives disponibles et les mémoires qui ont été publiées. Par exemple j’ai travaillé sur les mémoires de Kissinger, et j’ai pu combler certains « oublis » : par exemple une visite de Kissinger à Pinochet en 1976, au cours de laquelle le secrétaire d’Etat a assuré le dictateur du soutien des Etats-Unis, notamment pour les actions de renseignement que les services chiliens menaient en coopération avec d’autres services latino-américains.

Quant à la fin de la guerre froide, George Bush (ancien directeur de l’Agence) ne nous dit pas grand chose dans ses mémoires du rôle joué par les Etats-Unis en Pologne et en Roumanie avant l’été 1989. Il indique simplement qu’il a eu de longues conversations avec le général Jaruzelski. En fait, il s’agissait d’envisager une transition sans effusion de sang par accord entre Jaruzelski et Lech Walesa.

Royaliste : Et la Roumanie ?

Catherine Durandin : Je n’ai pas eu accès aux archives mais j’ai eu des conversations avec des enfants d’internationalistes qui avaient quitté la Roumanie pour venir s’installer aux Etats-Unis – je pense plus précisément à Vladimir Tismaneanu. J’ai aussi recueilli les témoignages de Roumains favorables à M. Gorbatchev.   J’ai  analysé les témoignages de Silviu Brucan. Celui-ci vivait à Bucarest sous la surveillance de la Securitate, mais il avait pu se rendre aux Etats-Unis, à Londres et à Moscou avant de rentrer chez lui, tout cela en 1988-1989…

A Washington, Silviu Brucan a rédigé une lettre menaçante pour Ceaucescu, qui a été signée par six anciens internationalistes avant d’être adressée de  Roumanie  à la BBC. C’est dire le rôle joué par les Etats-Unis dans le renversement du dictateur roumain. Cet épisode montre que la CIA peut travailler très efficacement, dans une perspective à long terme et passer les compromis nécessaires, accepter des régimes qui peuvent convenir aux visées à plus long terme des Etats-Unis.

D’une manière plus générale, la CIA a agi avec intelligence et discrétion dans toute l’Europe centrale et orientale avant la chute du mur de Berlin. Ainsi, la conférence de Malte de décembre 1989 entre M. Gorbatchev et G. Bush est présentée par ce dernier comme une conversation presque amicale. Or la CIA avait préparé minutieusement les discussions, afin d’empêcher le président soviétique d’évoquer la question des armements nucléaires et d’avancer l’idée d’une Allemagne neutre. Les Américains ont donc laissé Gorbatchev parler autant qu’il le voulait des valeurs universelles, mais ils sont parvenus à contrôler étroitement la manière d’aborder les questions diplomatiques et militaires décisives.

Royaliste : Avez-vous étudié les relations entre les Etats-Unis et l’Irak ?

Catherine Durandin : Oui, j’ai trouvé des références précises dans les archives de la CIA sur l’implication de Kissinger dans l’armement de l’Irak par les financements chiliens et italiens. En général, mes sources se croisent avec celles d’Eric Laurent, auteur de La Guerre des Bush, sur le financement par les Américains de l’Irak pendant la guerre avec l’Iran et au-delà. George Bush avait rédigé une note en novembre 1989 pour que le financement de l’Irak soit assuré. Ce soutien s’est prolongé au moins jusqu’en février 1990 : les Américains ont même invité des chercheurs irakiens à assister à des expériences nucléaires. Il est tout de même un peu rapide de proclamer en août 1990 que l’on découvre soudain Saddam comme un nouvel Hitler !

Royaliste : Quelle est actuellement la réputation de la CIA aux Etats-Unis ?

Catherine Durandin :  Depuis le 11 Septembre la CIA a très bonne presse et elle recrute énormément : plusieurs dizaines de milliers de candidatures lui ont été adressées. L’Agence fait également beaucoup pour se donner une respectabilité : un de ses agents mort au combat en Afghanistan a été présenté comme membre de la CIA (ce qui ne se faisait pas auparavant) et enterré en tant que tel au cimetière d’Harlington à Washington.

Cela dit, l’entourage de George W. Bush ne travaille pas seulement avec la CIA mais avec des lobbies qui sont très efficaces. Par exemple, on voit apparaître en Europe orientale un lobby dirigé par Bruce Jackson, sénateur républicain d’extrême droite, évangéliste, et qui anime, entre autres, le project of transitional democraties après avoir travaillé, depuis 1996, dans le cadre d’un comité préparant l’extension de l’OTAN aux pays de l’Est européen.

Il y a plusieurs organismes de cette sorte. Ils ne font pas du renseignement, mais ce sont des agents d’influence très puissants, ce que j’ai pu constater en lisant certains journaux roumains, qui appuient sans réserve la guerre actuellement menée par les Américains en Irak.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 804 de « Royaliste » – 14 avril 2003.