Dans la société ultralibérale, l’homme ne passe pas son temps à calculer en fonction de son intérêt individuel : il est à la fois le témoin effrayé, souvent la victime et parfois l’auteur de violences qui conduisent à une autodestruction généralisée.

Oui à l’économie de marché, non à la société de marché ! La formule a belle allure et campe Lionel Jospin en défenseur du monde civilisé face aux barbares, tel le fier soldat romain sur la frontière de l’Empire. Hélas, ce n’est qu’une image de mauvais peplum. La concurrence sauvage sur le marché n’est qu’une application parmi d’autres de la violence qui se développe dans les sociétés où le pouvoir politique ne joue plus son rôle fédérateur, médiateur et protecteur.

Nous sommes dans une société de marché :  celle de la corruption généralisée des milieux politiques et des groupes capitalistes, qui contraste avec la pauvreté massive ; celle de la culpabilisation de la misère, de la pénalisation des chômeurs, de la criminalisation des marginaux et des exclus selon les recettes importées du monde anglo-saxon ; celle du harcèlement et de l’exploitation des salariés – ouvriers, employés, cadres – et du chantage au chômage.

Nous sommes évidemment dans une situation de guerre entre les groupes sociaux. La lutte des classes ? J’y crois toujours mais j’ai changé de camp !. Telle est la boutade qu’on prête à Denis Kessler, ancien gauchiste passé au service du baron Seillière. Ce cynisme est d’autant plus triomphal que, dans cette guerre, le Medef ne cesse de remporter des victoires – sur le syndicalisme de combat (Force ouvrière, parfois la CGT) et sur le gouvernement. Cette guerre sociale n’est évoquée dans les médias que de façon partielle (lors des grèves) et anecdotique. Cela n’est pas le fait d’un « complot patronal », ni la conséquence d’une manipulation volontaire de l’opinion publique. La classe politique et les médias ont simplement assimilé les concepts de l’idéologie dominante, utilisent tout naturellement les techniques ordinaires d’intimidation et de propagande (regroupées sous le concept-mode de « communication »), et adhérent à une représentation sociale qui privilégie des formes de conflits habituelles aux Etats-Unis mais étranges dans notre pays.

Sur le front politique comme sur le front social, toutes les batailles semblent irrémédiablement perdues. Tout à été déjà dit sur la « pensée unique » qui règne à la radio, à la télévision et dans les principaux organes de la presse écrite. Les forces contestataires ou populistes de droite et de gauche sont à l’agonie (du PC au Front national en passant par le RPF) et les minorités politiques sont marginalisées. Des opérations de lynchage médiatique (contre Régis Debray l’année dernière, contre la journaliste Elisabeth Lévy cette année, toujours à propos du Kossovo) tiennent lieu de débat public, et quelques boucs émissaires étrangers (Milosevic, Pinochet, puis Haider) permettent, pendant quelques semaines, de développer un discours démocratique face à des figures du Mal qu’on tente de substituer à celle d’un Jean-Marie le Pen défaillant.

La normalisation semble achevée. A l’intimidation idéologique s’ajoutent les fausses évidences de sondages dont le caractère scientifique n’a jamais été démontré. Enfin, la démocratie politique semble définitivement vaincue par une évolution « à l’américaine » qui donne la prime à de prétendues communautés sexuelles (groupes « gays », « chiennes de garde » féministes) et ethniques – par exemple la récente apparition d’une « communauté noire ». Ces diverses formes de communautarisme mettent en scène diverses formes de violences et de haines (« homophobie » d’un côté, « provocations immorales » de l’autre ; « sous-représentation de la population noire à la télévision », racisme latent) qui rejettent à l’arrière-plan les mouvements politiques et sociaux.

Faut-il désespérer de tout, et se laisser entraîner dans les cycles aléatoires des pulsions et des réactions affolées qu’elles provoquent ? Certes non. On ne désespère que dans la mesure où l’on méconnaît les forces de résistance qui sont à l’œuvre.

Il y a une formidable résistance de l’esprit. Résistance spirituelle des trois religions monothéistes, des grandes écoles philosophiques, et tout récemment des étudiants en sciences économiques : ils dénoncent le contenu d’un enseignement qui « conduit à une véritable schizophrénie par rapport au monde réel », et réclament « un pluralisme des approches en économie ».

Il y a une impressionnante résistance sociale à la mondialisation, qui s’est manifestée lors des rassemblement de Seattle l’automne dernier, de Millau le 30 juin dernier, et qui s’exprime par le plébiscite de certains ouvrages (Viviane Forrester, Bernard Maris) et par le développement des groupes Atac.

Quant aux revendications de type communautariste, elles semblent déjà entrées dans une logique d’autodestruction (certains groupes intellocratiques pratiquent en leur sein la chasse aux sorcières) ou  font preuve de redoutables inconséquences. Ainsi les « chiennes de garde » n’ont pas protesté contre la légalisation du travail de nuit des femmes sur injonction bruxelloise. Ainsi, le grand rabbin Sitruk est dénoncé pour « homophobie » (il a déclaré que l’homosexualité est une « abomination »), par des groupes politiques « gays » qui prendraient une très lourde responsabilité en s’engageant sur le chemin d’un affrontement avec les représentants du judaïsme et de l’islam.

Pour sortir de ces impasses, il faut repolitiser les enjeux nationaux, et politiser les luttes sociales sans hésiter à dévoiler le caractère antidémocratique et intrinsèquement violent des revendications communautaristes. Sauver la politique n’est jamais démodé : c’est une exigence pour tous les temps et pour tous les pays.

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Article publié dans le numéro 754 de « Royaliste » – 10 juillet 2000