Comme chaque année, le séminaire économique franco-russe a tenu sa session d’été sous la direction de Viktor Ivanter et de Jacques Sapir (1). Trois jours de communications savantes et de débats rigoureux sur « la Russie face à la crise » – ce qui impliquait une analyse de la crise mondiale. Une synthèse des travaux sera bientôt publiée ce qui me dispense de tenter un résumé. C’est à leur marge que je veux faire quelques réflexions d’ordre général.

1/ J’assiste à ce séminaire depuis trois ans et j’étais cette année encore le seul journaliste présent. Mes confrères de la presse quotidienne qui suivent les questions russes n’ont pas jugé bon de venir et les experts des quotidiens économiques brillaient par leur absence. Sans doute ont-ils d’autres sources mais il est toujours bon de les recouper. Or ce séminaire permet de faire en peu de temps un bilan complet de la situation économique et financière de la Russie, en compagnie d’économistes français et russes qui présentent toutes garanties quant à la rigueur scientifique de leurs analyses et de leurs débats. Les journalistes hostiles à la Russie et à son gouvernement y trouveraient du grain à moudre car les critiques de la stratégie économique, financière et monétaire de la Russie n’ont pas manqué ! Mais ces critiques n’entrent pas dans les schémas de l’anti-russisme et il est plus confortable de continuer à diffuser les âneries qui font consensus dans les salles de rédaction.

2/ La paresse intellectuelle et l’alignement conformiste ne portent pas seulement sur la Russie. Tant d’autres nations sont réduites à des clichés, tant de problèmes économiques et financiers sont présentés de manière infantile qu’il faut désormais admettre un phénomène déconcertant : alors que le métier de journaliste consiste à communiquer de l’information (laquelle résulte d’une mise en forme préalable des faits), nous observons dans les principaux médias une rupture entre la communication et l’information. L’analyse complète d’une situation était longue, difficile et périlleuse (on peut se tromper), on préfère construire sur une très courte série de faits et d’images – toujours les mêmes – un récit médiatique spectaculaire et souvent manichéen. La Russie, c’est le méchant Poutine qui tape sur le bon Kasparov et qui menace de nous couper le gaz. La Chine, c’est l’atelier du monde qui va nous sortir de la crise. Les Etats-Unis sont le modèle auquel les « occidentaux » doivent naturellement se conformer…

3/ Dans le même temps, il y a rupture entre le milieu des « décideurs » et les divers analystes qui peuvent aider à la prise de décision. En France, d’excellents chercheurs sont régulièrement consultés par les responsables politiques et leurs conseillers mais ils sont rarement écoutés car on privilégie les effets d’annonce et les intérêts des financiers amis. En Russie, Viktor Ivanter dit que maintenant Vladimir Poutine l’écoute lorsqu’il s’exprime au sein du Conseil de sécurité nationale mais note le Premier ministre sacrifie parfois la rationalité économique à sa ligne géopolitique – ce qui peut d’ailleurs se justifier. Et les Etats-Unis ? Paul Jorion a montré au cours du séminaire que les dirigeants américains ont fait une grave erreur d’analyse sur la nature de la crise : ce n’est pas une crise de liquidités, comme tout le monde le dit, mais une crise de solvabilité des ménages les plus pauvres. Si on avait écouté ceux qui expliquaient que la crise venait d’un surendettement massif, on aurait totalement refinancé les dettes des ménages comme Roosevelt le fit en 1933. Une telle mesure aurait permis de relancer la demande et d’éviter le désastre qui frappe la population.

Ainsi, le pragmatisme américain est un cliché enfoui sous la masse de l’idéologie économique, des préjugés et des intérêts financiers. Dans le domaine économique comme en matière stratégique, l’actuelle « gouvernance » française croit qu’il est bon d’imiter les Etats-Unis mais en choisissant les pires aspects de ce pays. Les grands éditorialistes français font de même : toujours fascinés par Barack Obama, ils négligent de nous informer sur les débats passionnants qui opposent les économistes américains – et sur les vives critiques que les meilleurs d’entre eux adressent au gouvernement de leur pays.

4/ Le gouvernement russe a quant à lui défini une politique économique judicieuse face à la crise mais sa mise en œuvre tarde dramatiquement. Il est victime de la bureaucratie, de la mauvaise volonté des puissances industrielles, du jeu des banques privées ; il redoute l’incontrôlable bêtise des médias. Nous devrions examiner ces blocages de très près afin d’en tirer des leçons qui serviront à ceux qui, un jour, détruiront l’assemblage pervers de l’autocratie et de la gouvernance ultralibérale pour rétablir dans notre pays un gouvernement soucieux de déterminer et de conduire effectivement la politique de la nation.

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(1) Centre d’étude des modes d’industrialisation, dirigé par Jacques Sapir et Institut (russe) de Prévisions dirigé par Viktor Ivanter : Séminaire franco-russe sur les problèmes monétaires et financiers du développement économique de la Russie, Ecole des Hautes études en sciences sociales, Paris, 22-23-24 juin 2009. 37ème session.