Il y a longtemps, très longtemps, Paul Thorez (1) me faisait rêver en évoquant les trains de nuit soviétiques avec le samovar au bout du couloir. J’ai eu le bonheur de prendre le thé puis de sommeiller quelques heures l’an dernier dans un train qui nous ramenait vers Astana après une journée de promenade mais je n’ai pas encore pris le Transsibérien et ce n’est pas en couchette que j’ai rejoint Nijni-Novgorod.

Preuve tangible de la modernisation rapide de la Russie, la gare moscovite de Koursk est reliée en quatre heures à Nijni-Novgorod par un train à grande vitesse, le Sapchan. Même confort, même service que sur nos TGV, mais les Russes ont choisi Siemens pour rapprocher Saint-Pétersbourg puis Nijni-Novgorod de Moscou. Comme dans tous les trains d’affaires, beaucoup travaillent avec leur ordinateur ou leur tablette graphique. Rien, vraiment rien ni personne qui soit typique de la vieille Russie ou de l’Union soviétique. Par la fenêtre, bien peu à regarder : il n’y a pas de paysage russe, car il était impossible que des paysans transforment au fil des siècles une nature trop immense pour être tout entière travaillée. Il faut des collectivités de taille réduite pour que des paysages régionaux et un paysage national aient chance de se créer. Peut-être faut-il aussi que les paysans puissent travailler en liberté… Les villages d’isbas soigneusement alignées que l’on voit d’un bout à l’autre de la Russie sont tout le contraire de la libre créativité qui s’est exprimée à l’Ouest de l’Europe, particulièrement en France (2).

Par bonheur, les hommes parviennent toujours à dominer la nature en quelques lieux admirables qu’ils choisissent non par goût mais pour des raisons militaires ou commerciales. Située sur un promontoire au confluent de l’Oka et de la Volga, Nijni-Novgorod domine majestueusement la vaste plaine qui s’étend à l’Est, vers la Sibérie. Lors de la fondation de la ville par un prince russe en 1221, le premier objectif était de se protéger contre les Mordves et les Tatars. Après la domination mongole, après la destruction de la ville par les Tatars en 1408, ce fut encore le principal souci. Lorsque les frontières furent repoussées de plus en plus loin, Nijni-Novgorod conserva sa superbe. Aujourd’hui, elle résume le passé tsariste et soviétique de diverses manières.

Il y a les quartiers ouvriers, leurs immeubles de l’époque soviétique et les usines qui faisaient la fierté du camp socialiste. Produits par GAZ, l’Usine d’Automobiles de Gorki (Gorkovskiï Avtomobilnyï Zavod), les camions et les automobiles de l’après-guerre nous sont familiers grâce aux films et j’ai eu le plaisir de revoir au musée de l’usine le modèle de la populaire Volga dans laquelle j’ai fait mes premiers voyages au Tadjikistan. A Nijni-Novgorod comme dans l’ensemble de la Russie, beaucoup d’usines seront à rénover dans les prochaines années mais celles qui fonctionnent démentent l’idée, trop répandue en France, d’un pays qui se contenterait de sa rente pétrolière.

Il y a la ville moderne et populeuse – plus d’un million d’habitants – qui n’est pas différente des autres villes européennes et qui englobe quelques rues bordées de maisons en bois. Nous l’avons parcourue en voiture, traversant les ponts sur l’Oka et la Volga , nous arrêtant sur des places – l’une toujours ornée d’une immense statue de Lénine devant le Park Hôtel -puis remontant vers le haut de la ville pour voir le monument dédié aux nijégorodiens tombés en Afghanistan et en Tchétchénie. Plusieurs centaines de noms gravés sur la pierre…

Le Kremlin

Le Kremlin

Il y a le souvenir de la Grande guerre patriotique. Des véhicules militaires sont alignés le long d’une muraille du Kremlin et le monument aux citoyens de la ville tombés au combat se trouve dans un parc ombragé d’où l’on contemple, en contrebas, les eaux calmes de la Volga. Des familles se promènent, passant devant la Flamme éternelle, les enfants prennent la pose sur un char T 34 qui rappelle, tout comme le lance-roquette Katioucha fabriqué à Nijni, les offensives victorieuses de l’Armée rouge. … Bien entendu, après une promenade sur la Volga, j’ai monté, à trois heures de l’après-midi et sous un soleil ardent, les 560 marches du magnifique escalier de Tchkalov – le Lindbergh soviétique – construit pour célébrer la victoire de Stalingrad dont nous fêterons l’année prochaine le soixante-dixième anniversaire.

Il y a, surtout, le fleuve et la ville ancienne avec son Kremlin aux murailles rouges et aux tours carrées qui se découpent sur le ciel bleu. D’ici, les soldats du Tsar ont guetté les Tatars qui sont venus reconquérir la ville au début du 16ème siècle, ont été battus et finalement conquis. Puis ce fut au l’âge d’or du commerce, qui n’était pas, comme aujourd’hui, pure volonté de profit sur la marchandise. Comme à Venise, les marchands faisaient construire des églises et voulaient que leur ville soit belle. Comme à Moscou, le Kremlin abrite les palais qui ont manifesté la puissance de la monarchie impériale puis celle du pouvoir soviétique – et la blanche cathédrale de l’Archange Saint-Michel où se trouve le tombeau de Kouzma Minine, héros de la renaissance nationale qui permit l’avènement des Romanov. On honore aussi Maxime Gorki, qui fut glorifié par Staline et le nom de Lénine provoque parfois des commentaires admiratifs.

Cathédrale de l'Archange Saint-Michel

Cathédrale de l’Archange Saint-Michel

Cette volonté de continuité peut étonner les Français, habitués à considérer l’Union soviétique sous le seul angle du totalitarisme stalinien. Mais Staline est mort en 1953 et peu de Russes peuvent encore se dire ses contemporains. Avec Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev, on est passé d’un système totalitaire à une dictature exercée par un parti unique. C’est de cette dernière période dont plusieurs générations se souviennent dans les pays de l’ancienne Union soviétique ; elle semble assumée sans trop de difficultés par les citoyens de la Russie nouvelle. Nijni-Novgorod raconte cette histoire tragique. Plutôt que de se laisser aller à des indignations faciles sur une prétendue persistance de l’Union soviétique, il faut être attentif à ce travail de la mémoire qui se heurte à l’indifférence de ceux qui sont nés après 1990.

Sur la Balchaïa Pokrovka, principale rue commerçante de la vieille ville, une stèle porte une phrase péremptoire de Gorki, non loin d’un magasin peint en rouge à l’enseigne de l’URSS. Comme l’humour, la nostalgie peut être au premier ou au second degré. Qu’importe, il est bon de se laisser aller au plaisir de la promenade dans la chaleur montante d’une matinée d’été.

 

Juillet 2012

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(1) Fils de Maurice Thorez, Paul, né à Moscou pendant la guerre, avait raconté ses souvenirs d’enfance, lorsqu’il passait de vacances de rêve, avant le temps des désillusions, dans un centre soviétique réservé à la progéniture des hauts dignitaires communistes. Publié en 1982, son livre « Les enfants modèles » avait plu aux dirigeants de la Nouvelle Action royaliste et nous avions noué avec Paul Thorez d’amicales relations. Il est mort prématurément, en 1994. Je pense souvent à lui, avec tristesse.

(2) Cf. l’ouvrage d’Anne Fortier Kriegel, L’avenir des paysages de France, Fayard, 2004 : « Au regard de l’Angleterre, où le monde paysan représente depuis longtemps moins de 1% de la population, la France a bénéficié d’une tradition historique différente et cela explique que le paysage français demeure fondamentalement distinct de l’image de la pastorale anglaise. Il ne ressemble pas non plus à l’espace allemand, notamment celui issu de la période romantique. Les belles campagnes françaises sont le résultat d’un pacte social d’harmonie et de prospérité qui associe les communautés (où le monde paysan a été, toutes proportions gardées, mieux loti que dans les autres nations industrialisées). Celles de l’Angleterre ou de l’Allemagne ont été édifiées par une commande aristocratique qui cherchait, dans une campagne protégée mais désertée de ses paysans, le contact avec une nature et un refuge dans le passé ». p. 12.