Mes séjours en Russie ravivent les souvenirs de l’effondrement de l’Union soviétique, observé en 1992 et 1993 lors de missions effectuées pour le Conseil Economique et Social à Saint-Pétersbourg, Moscou, Minsk et Kiev (1). Je revois d’immenses usines à l’abandon, les uniformes et les décorations des officiers soviétiques mis en vente sur la Perspective Nevski et sur l’Arbat, les pharmacies vides de médicaments, les ordinateurs hors d’âge du centre de commandement des sous-marins de la Baltique que l’amiral Ivanov m’avait aimablement présenté. Dans les rues et les rares restaurants, les mafieux et leurs dames affichaient leur opulence et dans les aéroports les conseillers et les affairistes occidentaux ne parlaient que des belles jeunes femmes qui se vendaient pour cent dollars – le plus souvent pour nourrir leur famille. Partout, la misère matérielle et de la détresse morale de tout un peuple soudain privé de travail, de protection sociale et des biens de première nécessité.

Tels étaient les signes visibles de la catastrophe dans laquelle un monde venait de s’engloutir. Le système politique s’était effondré, la puissance économique était en ruines, l’armée soviétique avait éclaté et la Russie se retrouvée seule, amputée de la Biélorussie et de l’Ukraine, privée de son empire. Chacun devait assurer sa survie tout en retrouvant des repères dans un nouvel espace géopolitique et par rapport à de nouveaux pouvoirs, officiels et mafieux, sans avoir la possibilité de se référer à une tradition politique et souvent trop éloigné des institutions religieuses pour y trouver un réconfort moral. A l’aéroport moscovite de Cheremetièvo, des avions militaires français venaient apporter des produits alimentaires. Inouï ! Et l’armée en décomposition se battait en Tchétchénie et au Tadjikistan tandis que les thérapies de choc des libéraux russes et de leurs conseillers américains ajoutaient à la débâcle générale.

Tel fut le « chaos russe » (2). Je ne l’évoque ici, dans le désordre des images qui me viennent à l’esprit, que pour comparer la catastrophe est-européenne du début des années quatre vingt-dix à la catastrophe ouest-européenne et américaine qui est en train de se produire. Dans maints articles, j’ai souligné l’ampleur du désastre économique qui nous frappe et l’extrême gravité des conséquences sociales de l’ultra-concurrence et de la frénésie financière. On ne me reprochera pas des analyses minimalistes et des critiques complaisantes ! Mais la comparaison avec la chute de l’Union soviétique me semble utile pour préciser la nature de la crise à laquelle nous sommes confrontés.

La géopolitique de l’Europe de l’Ouest n’est pas bouleversée et les frontières nationales sont depuis vingt ans clairement délimitées. Les Etats n’ont pas été détruits, les systèmes politiques ne sont pas menacés par des éléments subversifs, la Justice, l’Armée, la Police ne sont ni disloquées ni rongées par la corruption, les fonctionnaires ont gardé le sens de l’Etat, il n’y a pas de coupures de courant, l’eau du robinet est potable, les usines tournent, les trains circulent, les retraites sont payées…

Je n’oublie pas un seul instant le viol de la Constitution par Nicolas Sarkozy, le berlusconisme, les reniements socialistes, les attaques portées contre les services publics, la désindustrialisation, la dégradation de l’enseignement, la guerre sociale qui fait rage en Grande-Bretagne, en Grèce, en Espagne et qui se rallumera à la première provocation dans notre France qui compte plus de huit millions de pauvres recensés.

Je dis simplement que la catastrophe est cours est très précisément définie et délimitée : elle est provoquée par le libre-échange, par l’euro, par la spéculation financière que les dérégulations ont attisée. Les solutions – protectionnisme, sortie de l’euro, nationalisation du crédit, contrôle des changes – peuvent être mises en œuvre sans grandes difficultés puisque la France, comme ses voisins, dispose toujours d’une banque centrale, d’un Trésor public, de fonctionnaires qualifiés, d’une solide tradition de service public. Ce ne sont pas les moyens étatiques qui manquent, ce ne sont pas les structures qui sont défaillantes, il n’y a pas de signes de déclin. Le pays peut se relever en peu d’années, et de manière exemplaire pour l’Europe de l’Ouest.

Le seul problème sérieux, qui paraît pour le moment insoluble, est celui de la décision politique. En France, le pouvoir exécutif, les chefs du parti majoritaire et ceux du principal parti de l’opposition, les dirigeants des deux principaux syndicats et les patrons de presse sont soumis au pouvoir financier ou n’osent pas s’y attaquer : à l’UMP comme au Parti socialiste, on est décidé à tout faire pour maintenir le libre-échange, sauver les banques et défendre l’euro. Présenté comme insupportable, le montant de la dette publique n’est qu’un prétexte pour imposer un nouveau recul de la démocratie parlementaire par l’adoption de la « règle d’or » qui privera le Parlement de son premier droit et pour poursuivre le démantèlement de la protection sociale au profit des assurances privées. Telle est bien la propagande serinée par les éditorialistes de la radio et de la télévision, par les experts accrédités et par l’inévitable Alain Minc : il faut imposer un carcan aux dirigeants politiques, trop dépensiers, et « mettre à plat » le système de protection sociale après les élections de 2012. La droite y est prête si elle parvient à garder le pouvoir, la gauche s’y résoudra si elle emporte la victoire.

Mais nous ne sommes pas la Russie d’il y a vingt ans : dans sa version française, la thérapie de choc ne frappera pas un peuple exténué, privé de toute tradition de combat politique et social. Quand on voit combien les mouvements politiques et sociaux sont faibles aujourd’hui encore dans les pays de l’ancienne Union soviétique, on mesure toute l’importance des formations politiques et des organisations syndicales. Pour la sauvegarde de la démocratie et pour la défense de notre système de protection sociale, les partis et les syndicats sont trop précieux pour rester entre les mains de dirigeants englués dans les menus plaisirs des gestions confortables. A gauche, on pense conserver la maîtrise des émotions populaires. A droite, on s’inquiète de la montée des révoltes avec de très bonnes raisons. Les classes moyennes et populaires ont montré leur capacité de mobilisation en 2005, par le Non au référendum, puis dans les grands mouvements sociaux de résistance et de révolte, en 2006, 2009 et 2010. Les militants syndicaux peuvent bousculer leurs dirigeants – ce ne serait pas la premier fois – et les adhérents socialistes peuvent faire de même quand ils s’apercevront qu’ils ont été floués par Martine Aubry ou par François Hollande. Les Indignés portugais, espagnols et grecs, les émeutes en Angleterre, les mouvements de contestation en Israël et au Chili montrent que nous sommes entrés dans une période de radicalisation des luttes sociales. La peur va enfin changer de camp.

***

(1) Cf. mon rapport sur « Les relations économiques entre la France et l’Europe centrale et orientale ». CES, 1994.

(2) Cf. Jacques Sapir, Le chaos russe, La Découverte, 1996.