Dans une étude publiée sur son blog (1), Xavier Malakine se propose « d’interroger la mythologie républicaine et notre roman national pour tenter de donner une définition plus précise de ce que peut être la conception républicaine de la Nation et ainsi de tracer les contours entre l’acceptable et l’inacceptable ». Ceci en référence au discours du Front national sur « l’identité » et au débat médiatique confus qui se traîne depuis un quart de siècle.

Comme j’avais publié en 1997 une analyse du programme frontiste (2) qui interpellait directement les militants lepénistes, je me réjouis quand des citoyens s’efforcent de clarifier le débat au lieu de se livrer à d’inutiles exorcismes. Tout en remerciant Xavier Malakine de me faire réagir, je ne peux le suivre dans ses démonstrations. Faute de pouvoir les analyser toutes en une seule fois, je m’en tiendrai à quelques points qui me paraissent décisifs pour la suite de la discussion.

Dans le cadre d’une réflexion sur l’identité nationale – autrement dit sur la définition de la nation française – l’opposition entre « nation civique » et « nation ethnique » manque de pertinence. Cette « nation civique », c’est pour nous une collectivité réunissant des citoyens, sur un territoire donné, autour de principes juridiques fondamentaux : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, Préambule de 1946, Constitution de 1958 approuvée par le peuple français. Telle est la nation française, produit d’une histoire millénaire, au cours desquelles elle a forgé sa tradition institutionnelle, tracé ses frontières, accompli ses révolutions, formé un peuple. A tous égards, la nation est une œuvre politique.

La « nation ethnique » a existé comme fantasme en Allemagne lorsque nos voisins ont voulu établir une identité entre la langue, la culture, la religion et fabriquer sur une communauté de sol et de sang sur la ruine des royaumes et principautés traditionnelles. Mais, sous la monarchie française comme sous nos républiques successives, les légistes, les historiens et les philosophes se sont toujours opposés à cette conception ethnique qui a été cultivée par les seuls nationalistes. A la fin du 19ème siècle et pendant la première moitié du 20ème siècle, on ne parle pas d’ethnie, mais l’idée d’une francité excluant tout apport étranger est proclamée haut et fort par deux doctrinaires : Maurice Barrès, qui célèbre la terre et les morts ; Charles Maurras fustigeant les « quatre Etats confédérés » que formeraient les juifs, les francs-maçons, les métèques (sic) et les protestants. Bien sûr nous sommes dans la fiction : l’identité allemande n’est pas concevable sans les juifs et les catholiques – entre autres – et le peuple français est un joli mélange de populations variées : la preuve par Maurras dont le nom indique l’ascendance sarrasine. Bien sûr, aucun auteur nationaliste n’a été capable de définir positivement l’ethnie, la race française ou le pays réel de manière positive. Les nationalistes se définissaient contre un autre ou contre des autres et c’est bien dans cette logique que Marine Le Pen continue de s’inscrire par ses déclarations xénophobes et antimusulmanes ou en dénonçant la double nationalité.

Il y a donc chez Malakine une erreur de méthode qui consiste à comparer la tradition de la nation française juridiquement établie et un discours nationaliste qui contredit les principes de la République française et l’histoire de notre nation.

La République ? Un royaliste qui connaît par définition ses classiques – Aristote, Jean Bodin – sait que la République c’est le Politique en tant que tel, la Chose publique, le Bien commun ou encore la légitimité selon la formule de Jean-Jacques Rousseau pour qui « tout gouvernement légitime est républicain ». Un royaliste n’oublie pas que le droit de la nationalité a toujours été fondé sur la filiation – ce droit du sang que nul ne songe à contester – et sur le droit du sol qui est reconnu dès les premiers siècles de la monarchie capétienne avant d’être inscrit dans notre première Constitution. Ce droit du sol, qui exclut par définition l’ethnicisme, n’est même pas évoqué par Malakine alors qu’il est affirmé puis confirmé à tous les âges de notre République française.

Notre République française. Blandine Kriegel (3) a montré qu’il y avait une généalogie française de la res publica, une histoire française des institutions politiques et de notre droit public. Toutes les familles politiques et spirituelles de la France y ont contribué : les catholiques, les protestants et les juifs, les monarchiens et les monarchistes libéraux sous la Révolution, les jacobins et Bonaparte, les socialistes, les communistes et les gaullistes. Je n’oublie pas les débats furieux, les conflits sanglants, la violence des luttes de classes : au contraire, toutes ces luttes avaient pour enjeu le politique et la nation française, non la pureté ethnique, ni l’exclusion de l’étranger. La pensée française de la République ne s’est jamais retranchée de la dynamique européenne ; elle s’est faite avec la Bible, avec Aristote, avec Locke, Hobbes, Spinoza, Kant, Hegel… Et la politique française a eu pour artisans Mazarin, italien, Gambetta et quelques autres immigrés de plus ou moins fraîche date. Je constate que Marine Le Pen ne dit rien de l’histoire de la République, ni de l’histoire de France réduite à l’invocation d’une Jeanne d’Arc transformée en héroïne du nationalisme xénophobe. Comme tout traditionalisme, ça parle dans le vide, au mépris de la tradition effective.

Un dernier mot, trop rapide, sur la communauté, le communautarisme et les particularismes. Comment Malakine peut-il affirmer que, « en France, la communauté politique a préexisté à la communauté humaine » ? La distinction n’a pas de sens puis l’homme est un animal politique selon la juste définition d’Aristote. La France est une collectivité politique qui a été constituée par l’Etat en interaction avec des populations qui sont devenues un peuple. Ce que nous appelons « communautarisme » était très vivant et parfois dangereux sous l’ancienne monarchie : les fidélités au seigneur local, à la province, à un parti tel que la Ligue … étaient facteurs de révoltes et pouvaient favoriser les entreprises factieuses.

La centralisation amorcée par la monarchie et poursuivie jusqu’en 1982 a permis à la France d’affirmer une unité qui n’est pas menacée. Il est inutile de se faire peur en invoquant l’étouffoir jacobin : la République française a proclamé ses principes fondateurs de liberté, d’égalité, de laïcité mais elle reconnaît et subventionne les cultes dans plusieurs départements de l’Est et les plus acharnés bouffeurs de curés n’ont jamais empêché qu’on serve du poisson le vendredi dans les établissements publics d’enseignement. Malakine confond la politique française, fondée sur un droit unifiant, et la sociologie de la France qui est comme toutes les sociétés riche de ses particularités et de ses oppositions. Mais elle a cessé d’être, qu’on le regrette ou non, « une mosaïque, finalement très peu unifiée, de cultures régionales ». Cette remarque est d’ailleurs contradictoire avec l’affirmation selon laquelle « l’universalisme français n’est vraiment à son aise que dans un contexte d’indifférenciation absolue des individus et des groupes sociaux ». Ce contexte n’a jamais existé ! Cette indifférenciation absolue n’a jamais été observée ! Une part notable de la pensée universaliste française – socialiste, communiste – n’a cessé d’affirmer au 19ème et au 20ème siècle la réalité salvatrice de la lutte des classes. Une part non moins notable – chrétienne – a milité au 19ème siècle pour une structuration syndicale ou néo-corporative des groupes ouvriers et paysans et pour la reconnaissance des droits spécifiques des travailleurs.

Cette unité qui reconnaît tant d’éléments divers conservera sa solidité si nous n’entrons pas dans le jeu des nationalismes ethnolinguistiques qui s’affirment au Pays Basque, en Catalogne et dans la partie flamande de la Belgique. L’Europe se définit par ses nations : elle sombrerait dans d’innombrables guerres civiles si l’ethnicisme prenait le pas sur l’affirmation politique de l’existence nationale dans les frontières reconnues par traités. La tragédie yougoslave aurait-elle été oubliée ? La Yougoslavie est morte parce qu’il n’y avait plus de médiation politique entre les peuples et entre les Républiques fédérées. La nation française est à l’opposé de ce modèle fédératif mais nous avons cependant à nous souvenir que le nationalisme, ethnique ou non, est toujours hostile aux médiations. D’où la violence, intrinsèque, de son projet.

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(1)Cf. « Nation civique vs nation ethnique » :http://horizons.typepad.fr/accueil/2011/04/nation-civique-vs-nation-ethnique.html et« De l’ethnicité de la France » : http://horizons.typepad.fr/accueil/2011/05/de-lthnicit-de-la-france.html#more

(2)Cf. Bertrand Renouvin : Une tragédie bien française, Le Front national contre la nation, Ramsay, 1997.

(3)Cf. Blandine Kriegel, Philosophie de la République, Plon, 1998.