Moscou - 9 mai 2010 (2)

J’ai reçu comme la plus belle des décorations le ruban de Saint-Georges, orange et noir, d’une main amie qui l’a épinglé sur ma veste, le matin du 8 mai. Me voici, à Moscou, parmi la foule de ceux qui se souviennent de la Victoire sur l’Allemagne, de la gloire des héros et des immenses sacrifices consentis par les peuples de l’Union soviétique.

C’est pour moi un acte de fidélité et de reconnaissance qui tient à mon histoire personnelle. Je suis né l’année de Stalingrad et mon opposition au système soviétique ne m’a jamais empêché d’avoir un sentiment de dette envers l’Armée rouge. Dans mon enfance, mes avions préférés étaient les Spitfire du Grand Cirque (1) et les Yak russes ; très jeune, j’ai vu « Quand passent les cigognes » avec ma mère, anticommuniste déclarée et qui avait quelque raison de l’être. Elle n’était pas la seule, parmi ses camarades gaullistes, à éprouver pour les Russes le sentiment d’une fraternité d’armes qui a persisté tout au long de la Guerre froide, malgré la virulence des polémiques entre Résistants de droite et communistes. Normandie Niémen (2) faisait le lien et continue de le faire en Russie et dans les anciennes Républiques soviétiques où les pilotes français sont vénérés.

Moscou - 9 mai 2010

Et nous autres Français, aurions-nous aujourd’hui oublié ? Assurément non… Tout de même, je me suis senti coupable, voici quelques années : je dînais un 8 Mai avec une étudiante kirghize qui s’étonna de l’indifférence des Français à l’égard de l’anniversaire de la capitulation allemande : « En Russie et dans les anciennes Républiques soviétique, la Victoire, que nous célébrons le 9 Mai, ne se réduit pas comme chez vous à une cérémonie militaire. C’est une fête populaire, qui rassemble toutes les générations, et la disparition de l’Union soviétique n’a rien changé ».

J’ai repensé aux propos de mon amie en me promenant dans Moscou pendant trois jours. Les anciens combattants ont remis leur uniforme et leurs décorations, les femmes et les hommes qui portent le ruban de Saint-Georges nous souhaitent une bonne fête, des enfants qui m’ont entendu parler une langue étrangère m’offrent des fleurs, de très jeunes filles portent aussi fièrement que les garçons le calot de l’époque, la pilotka ornée de l’étoile rouge. Dans les allées des parcs, sur les avenues, dans les vitrines des boutiques, les photographies des combats et les affiches montrent le peuple mobilisé et les sacrifices inouïs qu’il a consenti pour la défense de Moscou, à Stalingrad, à Koursk, dans les ruines de Berlin… Ce n’est pas du nationalisme – les militaires qui vont défiler viennent des régions les plus diverses de la Fédération – mais l’expression d’un patriotisme simple et souriant.

Moscou - 9 mai 2010 (4)

Le peuple est fier sa victoire, et l’indépendance acquise depuis vingt ans n’empêche pas mes jeunes amis kirghizes, kazakhs, tadjiks et azéris d’exprimer la même fierté. Cela me touche, je regrette que notre 8 Mai ne soit pas célébré avec la même ferveur mais nous vivons autrement notre patriotisme et l’admiration des Français pour le général de Gaulle est bien le signe que nous n’avons pas perdu notre mémoire collective. Mais nous demeurons discrets, pour des motifs qu’il faudrait éclaircir, alors que nos alliés de l’Est expriment fortement leur émotion.

Le Jour de la Victoire, le peuple de Moscou, surtout le petit peuple, est le long des avenues pour la parade militaire. Les visages sont plus ou moins européens, plus ou moins asiatiques mais qu’importe : ce sont des familles au grand complet qui crient leur enthousiasme et brandissent des drapeaux russes, parfois des drapeaux rouges, lorsque passent au-dessus de nos têtes les hélicoptères, les chasseurs et les bombardiers, et qui saluent les équipages des blindés, de l’artillerie tractée et des camions porteurs de fusées. Joie simple, dépourvue de toute haine car la Russie d’aujourd’hui n’a pas d’ennemis à l’extérieur de ses frontières – ce qui me permet de regarder passer avec sérénité ces armements neufs, ceux d’une grande puissance destinée à resserrer son alliance avec la France quand les nouvelles menaces se feront plus pressantes.

La veille du 9 Mai, j’ai lu quelques pages des Carnets de guerre de Vassili Grossman et souligné cette admirable phrase qu’on ne s’attend pas à trouver chez un correspondant de guerre écrivant dans le journal de l’Armée rouge aux ordres de Joseph Staline : « L’homme russe à la guerre revêt son âme d’un vêtement blanc. Il peut vivre en pêcheur, mais il meurt en saint. Sur le front, beaucoup ont des pensées et des âmes pures, beaucoup font preuve d’une réserve toute monastique » (3). Vassili Grossman était juif et athée, il écrivait sous une dictature totalitaire, impitoyable dans la guerre comme dans la paix… Il est certain que le peuple russe, toujours capable de maintes violences pécheresses, saurait mourir en saint, si son pays était à nouveau menacé.

Moscou - 9 mai 2010 (3)

Romantisme ? Idéalisation ? Non pas. Mes amis de Moscou sont confrontés aux éléments les plus racistes de la population : jeunes, nombreux, entraînés, ils agressent les étudiants africains et les travailleurs qui viennent de l’Asie centrale et du Caucase. Chaque année, il y a des morts et de nombreux blessés, conséquence de l’inertie des responsables de l’ordre public.

Au cours de nos conversations, je constate avec tristesse que les jeunes gens qui se retrouvent dans une opposition de gauche ne sont pas soutenus par ceux qui, en France, professent la lutte contre le racisme et la solidarité internationale. Cette indifférence teintée de mépris nuit à la France, qui est pourtant passionnément aimée en Russie. Il s’y ajoute la légèreté (pour ne pas dire plus) de notre supposé président, qui n’était pas sur la Place Rouge le 9 Mai alors que le 65ème anniversaire de la Victoire coïncide avec l’année de la France en Russie et de la Russie en France.

Il faut, autant que possible, cacher sa honte et envisager dès à présent la fin des heures sombres. Nous avons à favoriser la création de liens entre les étudiants et les jeunes travailleurs qui veulent, à l’Est comme à l’Ouest du continent européen, penser ensemble l’Etat, la nation, la société et l’économie afin que chaque peuple puisse aussi rapidement que possible accomplir les transformations nécessaires pour que le nouveau siècle ne soit pas le prolongement des tragédies qui marquent notre mémoire.

***

(1) Pierre Clostermann, Le Grand Cirque, Souvenirs d’un pilote de chasse dans la RAF, réédition Flammarion, 2001.

(2) Roland de la Poype, L’Epopée du Normandie Niémen, Mémoires, Perrin, 2007.

(3) Vassili Grossman, Carnets de guerre – De Moscou à Berlin, 1941-1945. Textes choisis et présentés par Antony Beevor et Luba Vinogradova.