Sur le chemin de Djibouti, bref séjour en Ethiopie. Bien entendu, ces trois jours à Addis-Abeba ne permettent pas une analyse d’ensemble… Le pays a connu une longue période d’épreuves : après l’abdication de l’empereur Haïlé Sélassié en septembre 1974, la dictature cruelle de Mengistu, la guerre avec la Somalie de 1977-1978, les rebellions régionales et les famines puis la chute du « Négus rouge » en 1991 et l’élection d’une assemblée constituante qui a institué un régime représentatif pluri-partisan. Puis la guerre avec l’Erythrée (1998-2000) et le conflit avec la Somalie commencé voici quatre ans.

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Ces violences endémiques contrastent avec la courtoisie souriante des Ethiopiennes et des Ethiopiens – policiers, chauffeurs, serveurs et serveuses, commerçants, religieux… Voilà qui me change du traitement bougonnant et suspicieux des fonctionnaires et employés d’anciennes républiques soviétiques qui traitent leurs concitoyens et les étrangers avec un mol accablement.

Mais à Addis-Abeba, c’est un autre malaise : pas la moindre envie de flâner dans les rues de la capitale le long des baraques faites de bric et de broc ou de pénétrer dans les quartiers constitués de minuscules logements de bois et de tôles ondulées. Ce n’est pas la crainte qui retient : le voyageur n’a rien à faire ici à moins d’y être invité et je passe trop peu de temps dans la ville pour m’y faire des amis. C’est en taxi que je suis allé visiter l’église Saint-Georges, où Haïlé Sélassié fut couronné en 1930 comme empereur d’un pays où chrétiens et musulmans continuent de vivre en bonne intelligence, avant de monter vers Entoto où Ménélik avait fait édifier son premier palais qui devait être le centre d’une capitale finalement construite sur de plus basses collines.

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Sur la route en pente raide, nous croisons des dizaines de femmes, jeunes et moins jeunes, qui portent de lourds et longs fagots de branches d’eucalyptus. Dos courbés, elles marchent vite, le visage tiré par la souffrance. C’était ainsi il y a un siècle dans les campagnes françaises : bien des femmes passaient leur journée à rassembler un fagot qu’elles allaient vendre dans leur village. Immense fatigue pour un gain infime. C’était avant l’automobile alors que maintenant le travail de survie fondé sur l’endurance physique continue d’exister dans des sociétés très motorisées. Toute la question du développement est à reprendre puisque, dans de nombreux pays, les conditions minimales d’une amélioration de la condition humaine ne sont toujours pas réunies.

De retour à l’hôtel, je lis dans un guide français que la Mission économique française se félicite du « libéralisme économique progressif » de l’Ethiopie nouvelle. Ici comme ailleurs, tel est bien le sens de l’aide internationale : faire de ce pays très pauvre un marché suffisamment attractif pour attirer les investisseurs étrangers. Sur la route d’Entoto, la longue file des porteuses de fagots devrait faire comprendre aux experts internationaux qu’ils fondent leur « développement durable » sur une logique durablement inégalitaire qui sera masquée par le taux de croissance annuelle et le salaire mensuel moyen.

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Mais comment reprendre concrètement la question du développement ? Par une première démarche, toute simple : regarder comment est structurée une ville très ancienne – Istanbul par exemple – et des capitales récentes comme Douchanbe et Addis-Abeba. Au fil d’une humble promenade, l’expert de la Banque mondiale y apprendra que le marché n’est jamais un espace global peuplé d’individus identiques mais un lieu très précisément délimité et réglementé : à Istanbul, le Grand Bazar, à Douchanbe les Bôzors répartis en plusieurs points de la ville, à Addis le Mercato qui est présenté comme le plus grand marché de toute l’Afrique. Ailleurs dans Addis, il y a de petits commerces, de grands magasins modernes, des banques, mais ce sont des ministères, des églises et des mosquées qui sont au centre de la vie. Alors qu’il me paraissait impossible de flâner le long des boutiques manifestement destinées aux seuls habitants du quartier, j’étais tout à fait à l’aise au Mercato car j’y évoluais non comme traîne-savate indiscret ou touriste friand de misère authentique mais comme client potentiel, toujours prévisible dans ses désirs et comportements.

J’ai eu le plaisir de retrouver cette approche familière du marché dans l’ouvrage décisif qu’Alain Supiot vient de publier (1) : « Pour pouvoir fonctionner convenablement, les marchés doivent s’inscrire dans un monde institutionnel à trois dimensions, où les rapports entre les opérateurs économiques se trouvent placés sous l’égide d’une instance tierce, garante de la loyauté de leurs échanges et du temps long de la vie humaine. Il suffit pour le comprendre de mettre les pieds sur la place d’un marché médiéval, par exemple la Marktplatz de Bruxelles, dont la beauté architecturale éclaire la signification institutionnelle. Tout autour de cette place, se trouvent les sièges dont dépendaient le bon fonctionnement du marché : l’Hôtel de Ville où siégeait l’autorité municipale garante de la régularité des échanges (régularité des poids et mesures) ; les maisons de différents métiers (bouchers, boulangers, brasseurs, etc.), où siégeaient les corporations garantes du statut et de la qualité du travail, sans lequel il n’y aurait pas de richesses à échanger. Ces différents bâtiments marquaient aussi les limites de l’espace marchand. Si l’on sortait de cet espace, par exemple pour se rendre au palais de Justice ou au palais royal, on se trouvait soumis à d’autres règles qu’à celles du marché. Car si la loi du marché devait aussi régir les juges ou les dirigeants politiques, leurs décisions seraient à vendre, la Cité serait corrompue et les honnêtes marchands ne pourraient plus y travailler librement ».

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Alain Supiot n’est pas plus que moi un nostalgique du corporatisme : il plaide pour une claire définition des activités (marchandes) et des fonctions (politiques, judiciaires) dans les villes et les nations modernes, toutes marquées par une histoire et une sociologie singulières. C’est en rassemblant la logique des différentes institutions et les particularités des activités locales sous l’impératif universel de la justice sociale qu’on pourra mettre en œuvre de véritables politiques de développement – par delà les fictions destructrices du collectivisme et du « libéralisme progressif » dont on continue à vanter l’efficience.

 

26-27-28 février 2010.

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(1) Cf. Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie, la justice sociale face au marché total, Seuil, 2010.