Le peuple grec, ou la variable oubliée

Le dogme de la bienfaisance de l’euro est ébranlé. Dans Le Monde du 19 janvier, Pierre Briançon s’en émeut. A juste titre. C’est dans le même quotidien, promoteur de la monnaie unique et des recettes ultralibérales, qu’il a pu lire un texte incroyable : une vive critique de l’euro qui n’émane pas d’un Jacques Sapir ou d’un Jean-Luc Gréau, ces hétérodoxes infréquentables, mais d’une grande signature de la presse ultralibérale : Martin Wolff en personne, éditorialiste au Financial Times ! C’est comme si un brave curé de paroisse lisait dans l’Osservatore romano la remise en question de l’infinie bonté divine par un prélat romain.

Quand la croyance est mise à l’épreuve par un malin génie, on peut en revenir aux textes sacrés. Quand la simple crédulité est ébranlée, quand celui qui croit encore au Père Noël encaisse le sarcasme de celui qui n’y croit plus, le premier réflexe est d’accuser l’iconoclaste de désordre mental. Pierre Briançon ne recule pas devant cette banalité : pour lui, ceux qui annoncent que la Grèce va abandonner l’euro ne produisent qu’un « fantasme » et ont « peut-être abusé de l’ouzo ».

Je n’ai pas le cœur à renchérir sur l’abus de substances euphorisantes. La monnaie contient sa charge de violence, destructrice et parfois meurtrière lorsque la politique monétaire a été mal conçue et mal conduite. Voyons cela.

Pierre Briançon récuse le « scénario-catastrophe » qui consisterait à dire qu’un pays surendetté qui ne peut ni dévaluer, ni être soutenu par ses alliés, doit nécessairement quitter la zone euro pour ne pas s’exposer à l’impopularité que provoqueraient des mesures de rigueur. Cette rupture serait impossible à cause du temps nécessaire à la fabrication d’une nouvelle monnaie et parce qu’il y aurait fuite des capitaux. Mais un changement de papier-monnaie peut se faire rapidement (j’ai vu cela en Europe de l’Est après la chute de l’Union soviétique) et ce n’est pas parce que Pierre Briançon voit dans le contrôle des changes une mesure « autoritaire » qu’il faut renoncer à cette politique qui est de salut public pour la Grèce et pour l’ensemble de l’Union européenne.

Peut-être conscient de la faiblesse de ses arguments économiques, Pierre Briançon sort les épouvantails : « crise frontale avec les alliés» ! «Conséquences diplomatiques majeures » ! In fine, la Grèce aurait à choisir entre l’autarcie sur le modèle nord-coréen et une rigueur encore plus « drastique » qui permettrait d’attendrir les investisseurs internationaux.

Cette argumentation est grossière. Elle ne vise pas à convaincre, mais à faire peur aux Grecs et à intimider les Français qui ne supportent plus les contraintes de l’euro. En 1983, les partisans de Jacques Delors et de son maudit tournant rigoriste étaient dénoncés comme Albanais… Ne nous laissons pas impressionner : c’est l’inertie politique et le conformisme idéologique qui nous tuent.

D’où ma première réplique en forme de mot d’ordre : face à la crise mondiale, face à la crise de la zone euro, vive la crise frontale avec les alliés ! Et vive les conséquences diplomatiques majeures que provoqueraient la remise en cause radicale de la Banque centrale européenne et le passage de la monnaie unique à la monnaie commune.

Des hautes altitudes où évolue son esprit, Pierre Briançon n’a pas perçu que le scénario d’une réorganisation non-catastrophique de la zone euro est publié depuis plusieurs années. L’obstination imbécile de M. Trichet nous conduisant à la catastrophe, la perspective d’une sortie de l’euro a été par la suite précisément tracée. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter aux livres, aux documents de travail et aux articles rédigés par Jacques Sapir, Jean-Luc Gréau, Laurent Pinsolle… Que Le Monde leur donne régulièrement la parole !

Olympien, Briançon-Hermès nous délivre un ultime message : en Grèce, la sortie de l’euro « n’aura pas lieu ». Mais l’homme du Monde ne nous dit pas comment la crise monétaire sera évitée, ni par quels moyens le gouvernement grec parviendra à rembourser la dette et à rééquilibrer le budget. Vaine pudeur : nous savons que le peuple grec sera saigné à mort, selon la dogmatique moliéresque des docteurs fous du FMI, de Francfort et de Bruxelles.

Là est le problème : le peuple, c’est la variable que Pierre Briançon a oubliée, ce sont « les gens » que les gouvernements ont la faiblesse de craindre et que les économistes réalistes tiennent pour quantité négligeable.

Pourtant, le peuple grec s’est violemment révolté voici un peu plus d’un an. Nul ne sait s’il redescendra dans la rue. Nul ne peut prévoir les réactions des peuples portugais, français, espagnols, italiens… livrés sans défense à l’ultralibéralisme. S’ils ne se révoltent pas, s’ils n’entrent pas en révolution, Pierre Briançon pourra se féliciter : la guerre de l’euro n’aura pas lieu. Ce ne sera pas le triomphe d’une juste théorie et d’une politique avisée mais celui d’une transposition civilisée du modèle Pinochet : la pire des politiques économiques est possible quand le peuple est asservi.

En publiant son article d’intimidation, Pierre Briançon aura bien mérité de l’oligarchie.