Comme tant d’autres chroniqueurs, je me refuse à évoquer l’identité nationale avant les élections du printemps prochain. Il est clair que ce débat est un piège tendu par Nicolas Sarkozy et ses propagandistes. La surprise est qu’ils y soient eux-mêmes tombés après le référendum suisse sur les minarets. Pour rétablir une sorte d’équilibre, le supposé président a signé un texte que publie dans Le Monde du 9 décembre. Après les agressions préméditées contre les immigrés et les Français de religion musulmane, l’appel à la tolérance…

Le nouveau discours officiel durera-t-il jusqu’aux fêtes ? Passera-t-il l’hiver ? L’incertitude décourage le commentaire.

Sauf sur un point. Se déclarant choqué par les admonestations adressées aux Suisses, le chef de l’UMP affirme qu’il faut respecter le choix populaire car « ce mépris du peuple (…) finit toujours mal ». L’énoncé emporterait une adhésion sans réserve s’il n’était détruit par l’exemple que choisit le scribe élyséen pour lester le propos :

« Pour réconcilier la France du oui et celle du non, il fallait d’abord essayer de comprendre ce qu’avaient voulu exprimer les Français. Il fallait admettre que cette majorité ne s’était pas égarée, mais qu’elle avait, comme la majorité des Irlandais ou la majorité des Néerlandais, exprimé ce qu’elle ressentait et rejeté en toute connaissance de cause une Europe dont elle ne voulait plus parce qu’elle donnait le sentiment d’être de plus en plus indifférente aux aspirations des peuples.

Ne pouvant changer les peuples, il fallait changer d’Europe. La France du non a commencé à se réconcilier avec celle du oui à partir du moment où, au lieu de la juger, on a cherché à la comprendre. C’est alors que, dépassant ce qui la divisait, la France a pu prendre la tête du combat pour changer l’Europe ».

Ces affirmations sont sidérantes. Le choix exprimé par référendum n’a pas été respecté : le peuple français avait rejeté l’ensemble du « Traité constitutionnel » et c’est l’ensemble de ce texte qui a été repris, à quelques détails près, dans le traité de Lisbonne.

Ce qu’on nous a jeté à la figure, le 9 décembre, c’est un récit fictif, fabriqué pour couvrir le viol de la Constitution. Je sais que cette dernière phrase est dépourvue de sens pour Nicolas Sarkozy : en parfait cynique, il pense que la vérité c’est la communication qui marche. Si ça ne marche plus, on change de vérité. Mais son conseiller spécial, Henri Guaino, naguère gaulliste rigoureux, ne peut être dupe de ce qu’il a écrit ou laissé écrire.

Nous n’avons pas changé d’Europe. La désignation du nouveau président du Conseil européen et de la personne chargée des affaires étrangères de l’Union a indigné les européistes les plus convaincus. Nous verrons dans les prochains mois que l’usine à gaz de Lisbonne ne fonctionne pas mieux que celle de Nice, d’Amsterdam, de Maastricht. Et la politique de rigueur que la Commission européenne veut imposer à la Grèce, à l’Irlande, à l’Espagne et au Portugal ne contribuera pas à rendre l’Europe moins indifférente aux aspirations des peuples.

Il n’y a pas eu de réconciliation entre les défenseurs du Oui et les partisans du Non – je parle évidemment des hommes et des femmes de conviction, non de Laurent Fabius et de François Hollande. Les adversaires de l’ultralibéralisme sont aujourd’hui d’autant plus offensifs que la crise économique et financière à démontré les effets catastrophiques du libre-échange.

Cette réconciliation est impossible car le traité de Lisbonne reprend, dans les mêmes termes, les affirmations idéologiques récusées par le suffrage universel en 2005 : concurrence « libre et non faussée », économie de marché « favorisant une allocation efficace de ressources », libre circulation des capitaux…

Partisans du Non, nous ne sommes pas seulement trahis. Auprès des lecteurs du « Monde », le chef de l’UMP et son scribe se donnent le beau rôle : nous aurions été reconnus, écoutés et compris. Mais c’est pour mieux nous effacer de l’histoire en affirmant que nous avons rejoint le bon combat « pour changer l’Europe ». Autrement dit, nous nous serions ralliés à MM. Sarkozy, Guaino et leurs amis.

C’est un énorme mensonge. Mais l’effet est manqué : au lieu de déconcerter, il provoque une colère à la mesure de l’énormité de ce qui est proféré. On rira, à l’Elysée, de cette rage impuissante. Tout de même, qu’on se souvienne de ce qui est écrit dans le texte attribué à Nicolas Sarkozy : le mépris du peuple, ça « finit toujours mal ».