La monnaie n’est pas l’affaire de Monsieur Trichet et des « experts » qui nous expliquent en termes compliqués pourquoi c’est comme ça et pas autrement. La monnaie est la chose commune des citoyens, une des conditions de leur bien-être, qui relève de la décision politique. Décision capitale, car une mauvaise politique monétaire déchaîne la violence dans la société. Or cette politique échappe à l’Etat depuis la création de l’euro et l’abandon de la politique de change à la Banque centrale européenne.

Le « passage à l’euro », qui fut une réussite technique contrairement à ce que j’avais pensé et écrit (1), nous a été présenté comme un phénomène irréversible et bienfaisant – toute critique étant rangée parmi les manifestations d’un nationalisme parfaitement passéiste. Il fallut pendant des années subir insultes et quolibets, dès lors qu’on s’obstinait à démontrer la fragilité de la zone euro et les conséquences négatives de la gestion trichetiste.

C’est pourtant dans les journaux qui ont érigé l’euro en fétiche qu’on lit, depuis début octobre, des articles alarmants sur l’avenir de la monnaie d’une partie de l’Union européenne. Alors qu’on se préparait à présenter les résultats du référendum en Irlande comme une victoire de l’Europe, on apprenait que l’eurogroupe (les ministres des Finances des seize pays de la zone euro) avait été incapable de se mettre d’accord sur une politique de réduction des déficits publics après la sortie de la crise. Cela fait plus d’un demi-siècle qu’on annonce une politique budgétaire européenne mais les logiques nationales continuent de prédominer sous couvert du dogme pernicieux de l’équilibre budgétaire. L’eurogroupe, qui ne peut rien décider, ne sert décidément à rien et ce n’est pas la prétendue « monnaie européenne » qui pourra rapprocher les points de vue.

Quant à l’euro, c’est en effet le pessimisme qui règne. Sur le blog de Jean Quatremer, de Libération, on apprend que le pacte de stabilité a « volé en éclats » : la politique budgétaire allemande va devenir de plus en plus rigoriste alors que « l’Hexagone s’enfonce inexorablement dans les déficits et la dette ». Comme le pacte de stabilité est rompu au détriment de la vertueuse Allemagne, Jean Quatremer pose la question naguère interdite : « combien de temps mettra-t-elle avant de sortir de la monnaie unique ? ». L’analyse du correspondant de Libération pèche par son présupposé ultralibéral mais elle signifie que le tabou de la sortie de l’euro a, lui aussi, volé en éclats.

Même pessimisme au Monde où l’on souligne la baisse du dollar, qui renforce l’euro. Au fil des articles, on vérifie que les Etats-Unis ne mènent pas une politique de solidarité occidentale, comme pourrait le laisser croire le spectacle des sommets internationaux, mais laissent filer le billet vert pour soutenir leur économie : outre atlantique, « la récession serait bien plus grave aux Etats-Unis si le dollar n’était pas aussi bon marché. Réciproquement, la force de l’euro coûte très cher aux pays membres de la zone euro ». De plus, « la force de l’euro impose également un lourd tribut aux pays de la zone les plus vulnérables qui n’ont guère l’habitude de dépendre des exportations. En Espagne et en Irlande, la crise du marché immobilier condamne l’économie à exporter davantage, à remplacer certains produits importés par des produits nationaux, et à stimuler le tourisme ». La soumission d’économies nationales dissemblables à une monnaie unique livrée à la spéculation est une contrainte de plus en plus insupportable qui, là encore, met en question l’existence même de l’euro.

La menace que constitue la prétendue monnaie européenne ne devrait pas surprendre les lecteurs du Monde. Dans son édition du 4 avril dernier, le quotidien du soir publiait un entretien avec Jacques Sapir qui expliquait pourquoi nous allions « connaître une grande incertitude sur le dollar ». Et d’annoncer que « à partir de cet été on va commencer à assister à une baisse régulière du dollar ». Mais à la différence des chroniqueurs qui se lamentent, accablent la France et se résignent aux prétendues lois du marché des changes, Jacques Sapir explique posément comment il est possible de sortir de l’euro et pourquoi cette décision nous serait favorable si elle est assortie d’une dévaluation de 20 à 25%, d’un contrôle des changes et d’un contrôle des mouvements de capitaux. Après le redressement de notre économie, il serait possible d’envisager avec nos partenaires une nouvelle union monétaire, fondée cette fois sur le principe de la monnaie commune.

Bien entendu, les experts patentés vont hausser les épaules et hurler au nationalisme. Mais c’est parce que personne n’a osé envisager une transformation méthodique de la zone euro et une réforme de la Banque centrale européenne qu’il va falloir agir vite et brutalement, pour ne pas aggraver encore une crise économique qui est socialement insupportable.

Agir… Comme d’habitude, les « volontaristes » qui sont au pouvoir attendront jusqu’à la dernière extrémité.

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1) Cf. Bertrand Renouvin, Le krach de l’euro, Editions du Rocher, 2001.

2) Cf. Jacques Sapir : « Benoît Hamon est-il idiot? » publié sur le site de Marianne2.fr