L’HONNEUR DES FAMILLES

Du 1er au 13 août, huitième séjour au Tadjikistan. Ses paysages me sont devenus familiers et j’y ai des amis très chers. Mais que dire du pays ? Je me heurte au paradoxe du voyageur : plus il voit, moins il peut décrire car les perspectives simples de la découverte se sont perdues dans la diversité des situations et la complexité des évolutions. D’ailleurs, la réaction de René Cagnat (1) à ma « Lettre de Bichkek » m’incite à redoubler de prudence : ce que j’ai vu à Osh n’est qu’un aspect d’une situation plus inquiétante qu’il n’y paraît.

A Douchanbe, les apparences incitent à l’optimisme : le nouveau palais présidentiel, bien visible depuis les jardins nouvellement tracés, compose avec les statues de Roudaki (2) et de Somoni, le roi fondateur, un triangle symbolique immédiatement déchiffrable – ce qui est une bonne chose pour une très jeune nation qui tente de se donner une identité. Et puis, au centre de la capitale, les immeubles résidentiels en construction et les hôtels de luxe donnent une impression de prospérité croissante.

Comme les Tadjiks, j’aime déambuler, surtout le soir, sur l’avenue Roudaki ou prendre un verre près de l’Opéra-Ballet, dans mon quartier préféré qui est, par bonheur, celui où j’habite. Mais je n’oublie pas que le salaire moyen a baissé cette année, je vois le délabrement des quartiers périphériques et, quand je vais en montagne, je suis confronté à la misère des villageois. Pourtant, le Tadjikistan ne manque pas de ressources – l’eau, donc l’électricité – qui pourraient lui assurer un réel développement si la famille au pouvoir ne cherchait pas à accumuler des richesses pour son propre compte et par tous les moyens possibles. Et c’est le trafic de la drogue venue de l’Afghanistan qui fait exister les beaux magasins sur Roudaki (vous pouvez y acheter un costume Lanvin, parer votre poignet d’une montre m’as-tu-vu…) et qui fait pousser les résidences secondaires le long de la rivière Varzob, à une heure de route de la capitale.

Ces réalités scandaleuses sont banales dans les anciennes républiques socialistes. Les dénoncer est facile mais ce ne sont pas les oligarques occidentaux qui peuvent donner des leçons de vertu. Au Tadjikistan et ailleurs, il faudrait qu’un homme d’Etat ait un jour l’intelligence et le courage de réinventer le politique et de refonder l’économie – ce qui supposerait une révolution dont personne ne veut. On tourne en rond et ceux qui sont restés honnêtes et qui veulent servir leur pays sont en proie à l’écœurement. Comme en France !

Et puis il y a la régression sociale. Il faut donner beaucoup d’argent pour se faire soigner et pour étudier dans de bonnes conditions ; le travail manque et le retour, suite à la crise, de celles et ceux qui travaillaient à l’étranger (en Russie, mais aussi à Dubaï) va faire encore monter le taux de chômage. Il y a aussi des régressions plus profondes qui affectent avant tout les femmes. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique et la disparition du Parti communiste, de nombreux maris tadjiks ont pris l’habitude de battre leur (s) femme (s) sans que celles-ci aient les moyens de recourir à la justice. Dans les familles, bien des filles subissent le principe machiste de préférence pour l’enfant mâle : couvé par sa mère, servi par ses sœurs, le petit roi du foyer deviendra à son tour le maître violent qui, souvent, confortera sa bonne conscience dans ce qu’on lui raconte sur l’Islam. Mêlée de paganisme et de coutumes archaïques, la culture religieuse est souvent des plus réduites. Bien entendu, la structure familiale autoritaire que j’évoque n’est pas propre au Tadjikistan : on la retrouve dans toutes les sociétés encore traditionnelles – par exemple sur le pourtour méditerranéen catholique et musulman – et elle était encore très répandue dans la France de l’après-guerre.

Voici une dizaine d’années, je pensais que le communisme avait détruit ces vieilles structures et imposé sa morale égalitaire. Mes séjours dans le Caucase et en Asie centrale m’ont détrompé. Le communisme de type soviétique n’a détruit ni la religiosité (zoroastrienne, islamique) ni l’autoritarisme du père de famille qui opère avec la complicité de la mère – à moins que ce ne soit l’inverse. Cela provoque des drames secrets dont je suis parfois le témoin consterné : mariages forcés – y compris dans l’ancienne nomenklatura communiste – relations amoureuses brisées sur l’autel de la raison familiale … qui n’a rien de rationnel. Sans le moindre scrupule, dans des familles composées de gens très cultivés et fort accueillants, j’ai retrouvé la vieille, l’atroce « logique de l’honneur » que, dans mon pays, l’Eglise catholique (par le libre consentement des époux), la monarchie (par le triomphe au 17ème siècle de la raison de l’Etat) et la morale égalitaire républicaine ont eu tant de mal à briser.

Au Tadjikistan et dans d’autres républiques du Caucase et de l’Asie centrale, où la crise de toutes les valeurs est une réalité immédiatement visible, la morale de l’honneur accompagnée d’un zeste de religion est l’ultime refuge. Dans cette société à tous égards brutale, c’est par la violence contre les jeunes filles et contre les épouses qu’on tente bourgeoisement de sauver les apparences.

Dans quelques cas, on peut discrètement aider à une libération. Mais qu’on se le dise : là-bas, l’invocation des droits de l’homme ne sert à rien et la propagande féministe de type germanopratin est irrecevable. Pour qu’une femme puisse se libérer de l’emprise familiale – si telle est sa volonté – il faut lui en donner les moyens matériels.

Les évolutions sociales, qui se feront autrement que chez nous, seront lentes et dures…

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(1) Le colonel René Cagnat a été attaché militaire à Moscou et dans plusieurs républiques socialistes soviétiques. Il réside à Bichkek depuis 1999 et publie régulièrement des études sur l’Asie centrale. www.rene-cagnat.com

(2) Roudaki : né à Rudak, près de Pendjikent (sur le territoire du Tadjikistan), c’est le premier grand poète de langue persane. Il meurt en 941.

(3) Photographe professionnel, Thierry Pinalie vient de publier à Douchanbe un livre de 100 photographies qui permettent de découvrir (ou de retrouver) le Tadjikistan. Site : www.thierrypinalie.com. Courriel : contact@thierrypinalie.com