Les ébranlements du sérail

 

Entre le palais de Topkapi et la Mosquée bleue, il est agréable et utile de réfléchir aux modes de transmission du pouvoir dans l’empire ottoman. Ces pages d’histoire ne peuvent servir à résoudre les graves problèmes de la Turquie moderne mais elles permettent de reprendre selon une perspective originale la vieille et toujours neuve question de la légitimité.

A cet effet, j’avais mis de côté, voici six ans déjà, l’admirable et savantissime ouvrage de Nicolas Vatin et Gilles Veinstein (1). Un séjour à Istanbul m’a permis de lire attentivement ce « Sérail ébranlé » qui porte sur la période critique qui s’ouvre quand un sultan meurt ou se fait déposer. Ces évènements sont aujourd’hui largement ignorés – nous avons tendance à croire que les sultans étaient des despotes orientaux qui se succédaient de père en fils – mais ils étaient suivis avec une extrême attention par les diplomates romains, vénitiens, viennois et français car l’équilibre européen pouvait s’en trouver sérieusement modifié.

Ce souci, justifié, est envisagé d’une autre manière par les Ottomans : ombre de Dieu sur la terre, le pâdishâh est à la fois le garant de l’unité de l’empire et celui qui assure l’ordre du monde. Le risque de rupture politique et de catastrophe sociale paraît d’autant plus grand qu’il n’existe pas avant le 17ème siècle de loi successorale, carence soulignée par maints épisodes dramatiques ou tragiques. Se vérifie la réflexion de Pascal : en monarchie, il est sans doute absurde que le fils aîné succède au père mais la guerre civile est le plus grand des maux. De fait, les Capétiens se sont donnés une loi de succession qui a permis de régler sans trop de difficultés la transmission du pouvoir. Nicolas Vatin et Gilles Veinstein rappellent que les premiers Ottomans se sont engagés dans la même voie : à l’instar des Capétiens, ils désignaient leur successeur de leur vivant.

Mais c’est ensuite une conception familiale du pouvoir qui prévaut dans l’ordre temporel et qui s’appuie sur la théologie musulmane du pouvoir : Dieu choisit le pâdishâh parmi tous les frères qui se trouvent en situation d’égalité et sont nécessairement des rivaux. Pour des raisons complexes, les Ottomans ne se sont pas donnés la loi intangible qui leur aurait permis de vivre sereinement l’épreuve de la transmission : à Istanbul, le mort ne saisit pas le vif et seule la violence, dont triomphe l’élu de Dieu, permet de départager les candidats à la succession.

Istanbul

L’histoire de l’empire est donc marquée par des épisodes pleins de bruit et de fureur, dont Nicolas Vatin et Gilles Veinstein nous content le menu : guerres civiles déclenchées par les princes, déposition de sultans qui déplaisent à telle ou telle faction (les Grands ; les militaires) et surtout cette terrible loi du fratricide inscrite dans le kânoun (2) par Mehmed II dans la seconde moitié du 15ème siècle: « Quel que soit celui de mes fils à qui doit échoir le sultanat, il convient qu’il tue ses frères pour [assurer] l’ordre du monde. La majorité des oulémas l’approuvent. Qu’il en soit fait ainsi ». Ces assassinats qu’on essayait de cacher provoquaient le scandale – malgré l’assentiment des religieux – et le recours à ces méthodes expéditives se fit plus rare aux 17 et 18ème siècles.

On aurait tort de fustiger la « barbarie » des orientaux. En Europe occidentale, maintes successions se réglèrent par la guerre civile, le complot et l’assassinat de princes gênants. D’ailleurs, l’histoire des crises dans l’empire ottoman s’inscrit dans une problématique tout à fait européenne. De quelles manières ?

D’abord, par le processus de désacralisation du sultanat que prouve que les Ottomans n’échappent pas au mouvement de fond qui travaille l’Europe de l’âge classique. Pourtant, le sultan n’est-il pas Calife ? L’ombre de Dieu sur la terre, principe d’ordre et de justice, vénéré comme tel, apparaît souvent dans l’histoire de l’empire comme un homme insulté et menacé par ses janissaires, brutalement déposé par les Grands, emprisonné à vie dans des conditions humiliantes ou cruellement assassiné. Il y a là un immense paradoxe.

Istanbul - Harem

Ensuite, par l’adoption du séniorat, selon une préférence qui s’affirme à partir du 17ème siècle : pour introduire l’automaticité dans la dévolution du pouvoir, pour éviter la violence, on se met d’accord pour désigner l’aîné de la famille, qui inclut les collatéraux. La dynastie ottomane dispose dès lors d’une règle claire et admise par tous mais qui n’est pas sans inconvénients : les sultans sont âgés, leur règne est court. La règle de succession du père au premier né, en usage dans les monarchies de l’Ouest européen, conservait – conserve toujours – ses avantages.

 A Istanbul, juillet 2009

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(1) Nicolas Vatin et Gilles Veinstein, Le Sérail ébranlé, Essai sur les morts, dépositions et avènements des sultans ottomans – 14ème-19ème siècle, Fayard, 2003.

(2) Code des lois.