Nous sommes en guerre sociale. Nous l’avons d’autant moins voulue que tout conflit violent entre Français est contraire à notre souci de l’unité nationale.

Etrangers au marxisme, nous mis du temps à admettre la radicalité de cette nouvelle phase de la lutte entre les groupes sociaux. Marqués par la réflexion de René Girard sur la violence, nous ne pouvions croire non plus aux rêves unanimistes, ni même aux conciliations durables. Au contraire, les rudes réalités des luttes sociales nous paraissaient inévitables et positives dès lors qu’un Etat arbitral était en mesure d’établir les bases légales d’un compromis entre les groupes, selon le principe de justice sociale. Telle était une des fonctions de ce qu’on appelle de façon méprisante « l’Etat-Providence », qui a renoncé à jouer son rôle médiateur et protecteur sous le prétexte qu’il fallait libérer les initiatives et laisser au marché le soin d’harmoniser les rapports sociaux.

Le retrait de la puissance publique a eu les conséquences que nous redoutions – aliénation économique, souffrance sociale. Mais nous n’imaginions pas que les grands capitalistes exprimeraient sans aucune retenue une véritable haine de classe, en même temps que la haine de toute pensée. Il a fallu se rendre tristement à cette évidence, sans cesser d’opposer l’oligarchie financière et les véritables entrepreneurs de l’industrie, du commerce et de l’artisanat, sans cesser de dire que le Medef, parti ultralibéral, n’est pas représentatif du monde patronal.

Le rappel de ces différents points est une nécessité politique. Dans la guerre sociale qui nous est imposée, face à la haine de classe que subissent des millions de nos concitoyens, nous devons faire un effort supplémentaire de clairvoyance afin de choisir les objectifs stratégiques, viser les bonnes cibles, frapper dès que possible au cœur du système oligarchique.

Ce mot d’ordre serait ridicule si nous étions seuls. Tel n’est pas le cas : nous sommes en accord avec les gaullistes, les communistes, les sociaux-chrétiens qui résistent à l’intérieur de structures délabrées ou dans diverses sociétés de pensée et qui donnent sens et cohérence à la protestation anti-mondialiste.

Ce mot d’ordre ne serait qu’une réaction désespérée si l’ultralibéralisme n’était en train de s’effondrer en révélant, chaque jour un peu plus, sa violence radicale. Violence de l’aliénation économique, attestée par le fait que le capital étranger détient plus de 45% des entreprises cotées à l’indice CAC 40 (1). Violence mafieuse, qui a conduit à la mise en examen de Claude Bébéar pour « blanchiment de capitaux aggravé » dans l’affaire PanEuroLife. Violence financière d’un Seillière laissant froidement couler AOM-Air Liberté et son personnel. Violence policière à Göteborg, où la police suédoise a tiré sur des manifestants pour défendre les syndics de faillite de l’Europe bruxelloise. Etions-nous de vulgaires polémistes lorsque nous dénoncions les voyous en cols blancs ? Cultivions-nous des fantasmes lorsque nous annoncions que la phase terminale de l’ultralibéralisme serait sanglante ? Dans la guerre de tous contre tous, il ne peut en être autrement.

D’où la nécessité, pour les défenseurs du bien commun, d’éviter le pire en brisant les logiques mortifères. Nous ne sommes qu’au début de convulsions qui vont s’alimenter de toutes les mauvaises fièvres, purulences et hallucinations dont nous sommes accablés : rivalité mimétique entre un menteur « de gauche » et un imposteur « de droite » pour l’élection présidentielle ; rumeurs sur la franc-maçonnerie cultivées par une presse irresponsable ; campagnes contre l’Etat et la nation menées par la direction du Monde ; exploitation tendancieuse des « affaires » par des tribunaux médiatiques qui accablent Roland Dumas tout en continuant d’honorer Dominique Strauss-Kahn…

On brandit des leurres, on désigne des fausses pistes, on rouvre des plaies. Pour empêcher la généralisation des pulsions violentes, pour que la guerre sociale se termine par une paix juste  en vue du bien-être de chacun, il faut préparer au plus vite l’élimination politique des dirigeants discrédités, des affairistes mafieux, et de ces prétendus « libéraux » qui ne supportent ni la démocratie représentative ni le peuple.

 

***

(1) Enquête publiée par Le Monde du 15 juin, pages 22-23.

 

Editorial du numéro 775 de « Royaliste » – 25 juin 2001