Il ne s’agit ni des souvenirs méticuleux d’un grand chef, ni du travail objectif d’un historien. Ni du pamphlet d’un détracteur, ni de l’apologie d’un ancien Résistant, racontant son maquis comme d’autres Verdun. Ni du gros pavé commercial, sacré best-seller avant que la première ligne soit écrite : par exemple cette Longue Traque parue l’année dernière, rédigée par un cabotin nommé Gilles Perrault, qui eut le cynisme de faire de la mauvaise littérature (et de gros bénéfices) avec un terrible sujet. Ni, enfin, de ces « histoires de résistance » racontées dans un grand livre puis dans une foule de petits, un peu comme, au cinéma, on exploite un bon filon avec « le fils de Robin des Bois » ou « le cousin de d’Artagnan ».

C’est dire qu’il y a peu de bons livres sur la Résistance : « Rue de la Liberté » d’Edmond Michelet (1), « Regarde-toi qui meurs » de Brigitte Friang (2), « La Nuit finira » d’Henri Frenay (3), « Ami si tu tombes » de Roger Pannequin (4) sont parmi les plus vrais, les plus émouvants. Il faudra désormais y ajouter « La Résistance sans héroïsme » de Charles d’Aragon (5). Non qu’il nous émeuve ou nous transporte : le titre dit bien que la résistance de l’auteur ne connut ni haut faits d’armes, ni grandes épreuves. Pourtant, Charles d’Aragon n’était pas Fabrice à Waterloo : de tradition royaliste, mais appartenant à la famille démocrate-chrétienne, il a connu de nombreux chefs de la Résistance (Frenay, Bidault) et exercé des responsabilités dans le Sud-Ouest, à la tête du Comité Départemental de Libération du Tarn, puis au maquis, enfin comme adjoint de Pierre-Henri Teitgen. Pourtant, Charles d’Aragon n’en tire nulle gloire : il était là, c’était ainsi, et en général il ne se passait rien de remarquable. Pas de haine non plus, même lorsqu’il croise aujourd’hui un ancien délateur à la boutonnière enrubannée. Simplement un regard tranquille sur les hommes et les situations. Et en dépit du danger toujours présent, Charles d’Aragon sait voir sous les uniformes allemands des hommes fatigués, et sous le bleu des miliciens des hommes égarés. Non, vraiment, pas de haine ni de crainte.

Beaucoup d’inconscience ou de naïveté, peut-être ? Non plus. En quelques mots tranquilles l’essentiel est dit, la critique est faite, souvent décisive. Ainsi sur Vichy où Charles d’Aragon avait « le sentiment d’être au cœur d’un Olympe dérisoire, au foyer d’une mythologie nouvelle et pitoyable, en marge d’une cour bavarde et mal logée ». C’est tout. Mais cela suffit.

Un mot, aussi, sur la belle galerie de portraits des vivants et des morts : Mgr Salièges, Francisque Gay, Emmanuel d’Astier, Léo Hamon, Michel Debré et tant d’autres, animateurs du mouvement « Combat » ou dirigeants de la démocratie chrétienne. Ils revivent ici, en même temps qu’une époque dont Charles d’Argon nous fait respirer l’air. C’était sans doute cela la Résistance, cette cohorte étrange de maquisards et de politiques qui luttait et mourait au milieu d’un peuple pensant d’abord à se nourrir et allant, jusqu’à la fin, acclamer un vieux Maréchal.

C’est du moins ce que pense Charles d’Aragon, dans une conclusion où se mêlent – comme dans tout le livre — un peu d’humour et quelque tristesse, beaucoup de lucidité et une certaine déception. La Résistance a débouché sur de belles carrières et la démocratie chrétienne n’est plus ce qu’elle était. Il n’empêche : « Généralement (les anciens Résistants) vieillissent mal. La Résistance, en revanche, vieillit bien. Elle se libère des oripeaux dont on l’avait affublée au nom de je ne sais quelle révolution réparatrice. De moins en moins, elle apparait comme le fait d’un peuple unanime dans sa révolte. De plus en plus, des livres sérieux la font connaître pour ce qu’elle était, c’est-à-dire un mouvement minoritaire dont la périlleuse et multiforme existence s’est longtemps développée au milieu de l’incompréhension et de l’hostilité du plus grand nombre ». Il faut du courage pour écrire cela. Car c’est une vérité qui fait mal.

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(1) Julliard

(2) Laffont

(3) Laffont

(4) Le Sagittaire

(5) Le Seuil

 

Article publié dans le numéro 244 de « Royaliste » – 17 mars 1977