Le thème tocquevillien de l’égalisation croissante et la glorification de « l’entrepreneur dynamique » dans les années quatre-vingt nous ont fait oublier l’existence d’un milieu social qui, dans notre pays, jouit discrètement de fortunes et de privilèges considérables. Deux sociologues réputés, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Chariot nous font découvrir ces familles anciennes et fortunées, qui constituent la classe sociale la plus cohérente et la plus fermée de notre pays.

Royaliste : Pourquoi cette recherche sur les grandes fortunes ?

Michel Pinçon : C’est en travaillant sur les questions de ségrégation urbaine que nous nous sommes rendu compte qu’on ne s’intéressait jamais aux familles qui pouvaient payer les prix les plus élevés du marché, et qui sont à l’origine des processus de ségrégation : d’où le livre que nous avons consacré aux beaux quartiers et qui a marqué notre entrée dans l’univers des grandes fortunes. Il nous a paru utile de poursuivre notre enquête, afin d’éclairer un milieu social qui était alors ignoré par les sociologues.

Royaliste : Quelle a été votre méthode de travail ?

Michel Pinçon : Le milieu des gens très fortunés est difficile à pénétrer : il faut être connu et recommandé. Nous sommes donc allés de proche en proche, ce qui est un inconvénient car nous n’avons pu présenter un échantillon statistique. Nous pensons cependant que notre travail permet de représenter les processus sociaux qui sont à l’œuvre dans ce milieu, selon des paramètres que nous avons fait varier ; niveaux de fortune, situations géographiques, croyances religieuses. Outre les entretiens avec les détenteurs de grandes fortunes, nous avons eu recours à des informateurs très divers – gestionnaires de banques, directeurs de palaces, commissaires-priseurs – et nous avons utilisé toute la documentation écrite disponible, notamment fiscale. J’ajoute que nous avons décidé de concentrer notre enquête sur des familles qui ont déjà constitué des lignées, des dynasties, car nous nous intéressions tout particulièrement aux conditions de la transmission des patrimoines et à la reproduction des positions socialement dominantes.

Royaliste : Qu’est-ce que c’est, être riche ?

Michel Pinçon : A condition qu’elle soit assez ancienne, la richesse ne reste jamais seulement matérielle : à l’argent, s’ajoutent la culture et les relations. Par exemple, nous avons assisté à une vente au cours de laquelle un Canaletto a été acheté par un amateur anonyme pour la somme de 66 millions de francs, soit 70 millions avec les frais. L’argent ne sert pas à acheter un bien culturel (pour faire un placement, pour spéculer), mais à se l’approprier de manière vivante, et les échanges se font dans le cadre d’une élite sociale. Cette cumulativité du capital économique, culturel et social s’observe également dans les maisons-musées – par exemple la villa Kerylos sur la Côte d’Azur – qui ont été habitées par certains détenteurs de grandes fortunes.

Royaliste : Peut-on dénombrer précisément cette population très fortunée ?

Michel Pinçon : C’est une question insoluble ! Les statisticiens définissent un seuil de pauvreté, mais il n’y a pas de seuil de richesse… Il est cependant possible de dire que 160 000 foyers fiscaux sont assujettis à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), mais tous ces foyers n’entrent pas dans la catégorie que nous avons étudiée puisqu’on est assujetti à partir de 4,5 millions de francs. On peut observer aussi que parmi les assujettis à l’ISF, 40 000 personnes ont un patrimoine de plus de 10 millions, et 620 ont plus de 100 millions. Parmi ces derniers, il y a les nouveaux enrichis dont nous ne nous sommes pas occupés. Le Bottin mondain et la liste des membres des grands cercles ne donnent pas d’indications permettant de répondre à votre question puisqu’on y trouve aussi les noms de familles anciennes et désargentées. Selon nos estimations, les familles anciennes et très fortunées représentent plusieurs milliers de personnes.

Royaliste : Ces familles ne sont jamais isolées…

Michel Pinçon : Non, en effet. Au fil des générations, les lignées se constituent des réseaux de relations d’une remarquable puissance. C’est ce que l’on vérifie dans les grands cercles parisiens, par exemple l’Interallié où l’on trouve Jean de Beaumont, François Ceyrac (ancien président du patronat), Edouard Balladur, le général de Boissieu, le prince Gabriel de Broglie etc. Ce milieu forme une classe  mobilisée : nous avons affaire à un groupe exceptionnellement conscient de lui-même, qui cultive un entre-soi presque farouche, et qui soigne la ségrégation spatiale : les annuaires des grands cercles parisiens (Jockey, Automobile Club, Cercle de l’Union interalliée) révèlent une ségrégation étonnante puisqu’il n y a pas d’autre habitat que le VIIe, le VIIIe, le XVIe Nord, le XVIIe Sud, Neuilly et quelques communes très chics de l’Ouest parisien. Ce groupe social fonctionne sur le mode de la cooptation permanente : il y a les rallyes, qui constituent la structure de sociabilité des jeunes, et les cercles pour les adultes. C’est le seul groupe social qui se permet de poser, non sans cynisme, une barrière infranchissable pour les membres des autres groupes.

Royaliste : Qu’est-ce qu’un rallye ?

Monique Pinçon-Chariot : L’institution a été inventée au début des années cinquante. Le système du préceptorat à domicile s’était écroulé à la Libération et les enfants ont dû fréquenter des écoles. Ce sont des écoles privées, comme l’école des Roches, qui privilégient une éducation totale comprenant les connaissances classiques mais aussi le sport, les bonnes manières. etc. Dans ces écoles, l’entre-soi est assuré mais il risque cependant d’être perturbé par la présence du nouvel enrichi. Les rallyes restaurent cet entre-soi : pour participer aux activités (soirées, sorties…) il faut être inscrit sur une liste.

Royaliste : Dans le milieu très fortuné, vous dites que la famille représente une sorte d’idéal. Pourquoi ?

Monique Pinçon-Chariot : Alors que l’éclatement des structures familiales est une donnée sociale bien connue, nous avons eu la surprise de découvrir un milieu qui arrivait à vivre les relations familiales de manière traditionnelle et heureuse. La famille est très valorisée parce qu’elle se trouve au cœur du processus de la transmission des patrimoines : pour que le patrimoine économique puisse se transmettre de génération, il faut que les autres formes de patrimoine – culturel, scolaire, social, symbolique – soient eux aussi transmis. A cet égard, la famille joue un rôle tout à fait décisif. Elle doit être vigilante en ce qui concerne les alliances matrimoniales, car il est essentiel de se marier dans son milieu social. Ce qui aboutit à une imbrication telle que tout le monde finit par être cousin avec tout le monde. Comme dit Pierre Bourdieu, les grands ont toujours de grandes familles. Cette imbrication s’explique par le fait que la liste des partis possibles est très limitée ; il est donc logique qu’on épouse son cousin ou sa cousine.

Royaliste : Comment se déroule cette vie de famille ?

Monique Pinçon-Charlot : Tout le travail de gestion du capital familial prend un temps considérable : il y a beaucoup de dîners, de réceptions. Les repas familiaux, par exemple, sont des représentations très codifiées du capital social dans lequel s’insère la famille, qui a toujours des correspondants dans l’Église, dans l’armée, dans le monde politique. En participant à tous ces repas, le futur héritier finit par se percevoir comme un élément d’un réseau très complexe, comme la maille d’un filet, mais il apprend aussi à se situer comme le maillon d’une lignée. Le capital familial s’inscrit dans le présent, mais aussi dans le passé, et se projette dans l’avenir par le moyen de la pérennité familiale. Ainsi, le baptême, le mariage et la mort prennent leur sens par rapport à cette conception de la famille. La mort est envisagée de façon très différente par un individu « ordinaire », et par le membre d’une lignée qui sait que son souvenir sera sans cesse rappelé, parce qu’il s’inscrit dans l’histoire familiale. Le nom de famille est très important : dans notre jargon, il constitue un capital symbolique, parce qu’il synthétise toutes les formes de richesse de la famille – les Wendel, les Schlumberger par exemple. C’est pourquoi le dernier héritier d’une dynastie prestigieuse se préoccupe de faire relever le nom, et la pratique de l’adoption est fréquente.

Il y a donc une continuité dynastique et juridique : les grandes familles ont réussi ce coup de force de créer une immortalité fictive qui ressemble à celle de la monarchie.

Royaliste : Ressemblance fort lointaine ! Mais, comme on le lit dans les romans, ces grandes familles ont-elles leurs dévoyés, leurs originaux ?

Monique Pinçon-Charlot : Bien sûr, il arrive que certains de ces héritiers ne soient pas aptes à assumer les charges d’un héritage trop lourd. Mais il y a beaucoup de moyens de rattraper le dévoyé, l’aventurier, ou tout simplement le contestataire. La famille est plus forte que tout ! D’une part, la croyance dans la lignée est très vive, et nous avons pu observer non seulement une idéalisation de la famille, mais une sacralisation. D’autre part, la réussite de la transmission tient au fait que la structure de l’échange n’est pas refoulée mais au contraire explicitée, formalisée : on ne laisse rien au hasard. Au fond, il ne s’agit jamais d’un simple legs : ce qui est en cause, c’est une charge, c’est le devoir d’assurer le passage du relais pour que survive la lignée dans l’immortalité apparente du patrimoine matériel et symbolique. C’est ce qu’on apprend aux enfants dès le plus jeune âge « on te donne, tu dois recevoir, mais devras rendre à ton tour car tu n’es qu’un usufruitier ».

Royaliste : Peut-on dire que les familles anciennes et très fortunées constituent une classe sociale ?

Monique Pinçon-Charlot : Oui. L’existence de patrimoines importants à gérer et à transmettre dans les familles les plus fortunées appelle un tel niveau de formalisation, d’explicitation et de codification qu’il nous semble que le groupe mobilisé devient classe – classe en soi, classe pour soi. On peut même voir dans cette obsession de la transmission une manifestation de cette volonté de construire continuellement la classe – terme qui n’est pas utilisé dans les familles fortunées. A nos yeux, il n’existe pas aujourd’hui d’autre groupe social suffisamment conscient de lui-même et de ses intérêts pour gérer avec autant de vigilance ses territoires, ses relations, et les alliances matrimoniales de ses enfants. C’est ce système que nous avons tenté de saisir.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 662 de « Royaliste » – 1er avril 1996.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Grandes fortunes, Dynasties familiales et formes de richesse, Payot, 1996.