Le 21 mars 1884, il y a cent ans, la loi reconnaissait enfin l’existence des syndicats …

Bien que discrètement célébré, ce siècle de luttes syndicales impressionne doublement : l’histoire du syndicalisme français est trop riche et trop contrastée pour être ramassée en peu de mots, et une analyse « politiquement engagée » risque de la déformer encore. Après tout, le mouvement syndical fut et demeure l’œuvre des syndicalistes, même si les partis et les doctrines politiques n’ont cessé de vouloir l’annexer. Cette tentative, pas encore arrêtée, a donné du syndicalisme l’image d’un mouvement linéaire, naturellement situé dans la tradition du « républicanisme de gauche » tel qu’on l’entend aujourd’hui. Comment imaginer une naissance qui ne devrait pas tout à la République, au Socialisme et au Marxisme ?

RECONNAISSANCE D’UN DROIT

Une histoire véridique du mouvement syndical ferait cependant apparaître une réalité plus complexe, et soulignerait d’abord le caractère fort tardif de la loi du 21 mars 1884. Le centième anniversaire de la légalisation des syndicats professionnels ne saurait en effet faire oublier que, pendant presque cent autres années, de 1791 à 1884, les coalitions de travailleurs furent réprimées, au nom d’une loi Le Chapelier qui interdisait de se coaliser pour la défense de « prétendus intérêts communs ». La tradition républicaine est ici en cause, et plus précisément l’idéologie de Jean-Jacques Rousseau, qui ne concevait pas de « sociétés particulières » entre la volonté générale et l’Etat. Pendant près de cent ans, le législateur se situera dans cette logique aux effets impitoyables, qui fut contestée par les premiers socialistes mais aussi par le comte de Chambord dans sa « Lettre sur les ouvriers », par l’Eglise catholique et par les députés royalistes qui luttèrent pour la reconnaissance du droit d’association et pour la création d’une législation internationale du travail. Il faudra bien que l’on redécouvre un jour l’œuvre d’Albert de Mun et de La Tour du Pin, et que l’on daigne se souvenir que les premiers syndicats agricoles furent créés par des royalistes – ce qui n’était pas anecdotique dans un pays essentiellement rural.

Il n’est pas inutile non plus de rappeler que le marxisme est une pensée qui s’est tardivement greffée sur le mouvement ouvrier. De sa naissance à la première guerre mondiale, le syndicalisme d’action directe (ou syndicalisme révolutionnaire) fut inspiré par Proudhon et Sorel, alors que la Charte d’Amiens, qui fondait l’indépendance syndicale, consacrait la défaite des disciples de Marx. Il s’agissait alors de réaliser la libre fédération des producteurs par le moyen de la grève générale, et non la dictature du prolétariat par le biais d’un parti politique d’avant-garde…

Il faut enfin se souvenir que la victoire de mars 1884 ne fut qu’une étape, certes essentielles, dans le combat parfois sanglant qui opposa le mouvement ouvrier (et certains secteurs de la paysannerie) à un pouvoir politique tout aussi pénétré de valeurs bourgeoises que d’idéologie républicaine. En ce temps-là, la République jacobine réprimait sauvagement les grèves et les manifestations, comme on le vit à Fourmies en 1891 et à Draveil en 1908. La lutte des classes se déroulait alors sur un front net, même si l’on doit fortement nuancer la réalité de la solidarité ouvrière et l’homogénéité de l’attitude patronale.

CRISE DU MOUVEMENT OUVRIER

De ce long combat contre l’exploitation et pour la dignité ouvrière, le syndicalisme peut être légitimement fier. Révolutionnaire avant 1914, majoritairement réformiste ensuite, très influencé par le Parti communiste après la Libération, mais sans jamais rompre totalement avec ses origines chrétiennes, le syndicalisme a poursuivi son projet d’organisation du travail contre la violence ouverte de l’économie et contre la rareté que le marché instituait.

Pourtant, cette réussite incontestable ne peut masquer la crise profonde que le mouvement ouvrier connaît aujourd’hui. Alors que les organisations syndicales sont relativement puissantes et en tous cas reconnues comme partenaires du jeu économique et social, la classe ouvrière traverse une crise d’identité. Sa culture propre se dissout, la vieille mythologie révolutionnaire disparaît, les références et les modèles s’effondrent… La baisse du militantisme et celle des effectifs, malgré l’arrivée de la gauche au pouvoir, en sont les conséquences visibles.

Les causes du désarroi sont trop nombreuses pour qu’on puisse les énumérer toutes. Il y a bien sûr la crise, face à laquelle les méthodes, traditionnelles de lutte sont souvent inefficaces. Or les « redéploiements » et les « restructurations » détruisent les vieux bastions de la classe ouvrière (le fer, la mine) tandis que le progrès technologique bouleverse le travail dans les vieilles « forteresses » du prolétariat. Il y a aussi le fait, révélé par le livre de François de Closets, que la classe ouvrière éclate en de multiples corporatismes, l’opposition entre les privilégiés et les nouveaux prolétaires venant ruiner l’idée d’une communauté d’intérêts. L’heure est à l’auto-défense sectorielle, mais aussi au désespoir et à la révolte pure, à la recherche de boucs émissaires. Les événements survenus à l’usine Talbot de Poissy, en janvier dernier, interdisent de crier « vive la crise »…

L’avenir du mouvement ouvrier traditionnel paraît compromis, dans la mesure où l’activité ouvrière est en train de changer de nature. Mais l’avenir des syndicats demeure plein de promesses puisque, de toute évidence, ils représentent mieux la société civile que les partis politiques. Désormais indispensables au pouvoir comme aux citoyens, ils se doivent d’être à la hauteur du rôle essentiel qui les attend. C’est affaire de courage, contre les égoïsmes corporatifs qu’ils abritent, et d’indépendance face à la volonté de puissance des appareils politiques.

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Pour compléter cette brève évocation, on lira ou relira avec profit :

— Jacques Julliard : « F. Pelloutier et les origines du syndicalisme d’action directe » (Seuil) et « Clémenceau briseur de grève » (Archives).

— Serge Bonnet et Roger Humbert : « La ligne rouge des hauts fourneaux » (Denoël)

— Alain Touraine et alii : « Le Mouvement ouvrier » (Fayard) et François de Closets, « Toujours plus » (intéressante préface dans la toute nouvelle édition en Livre de Poche).

— J.-P. Dupuy et Dumouchel : « L’enfer des choses » (Seuil) — Karl Polanyi : « La grande transformation » (Gallimard).

Article publié dans le numéro 401 de « Royaliste – 28 mars 1984