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Pourquoi l’Azerbaïdjan ? Parce que Shaïn Sinaria, écrivain et cinéaste né là-bas, avait su, en quelque sorte, me mettre l’eau à la bouche : « Tu arrives à Bakou, tu respires le pétrole. Tu as soif, très soif. Alors tu bois vodka, beaucoup de vodka. Et tu deviens fou de bonheur !»

Elle aussi native de Bakou, mon amie Aygune (« Lune-Soleil ») m’avait maintes fois incité à visiter son pays. C’est le jour de son mariage avec Oumar, Tadjik venu comme elle faire ses études à Paris, que ma décision fut prise : en juillet, cap sur la capitale et sur elle seule, faute de temps, en compagnie de ma fille Nathalie.

J’avais imaginé la superbe arrivée d’un avion descendant vers la Caspienne après avoir survolé le Caucase au soleil couchant…

Ce n’est ni l’heure, ni le jour. Au débouché d’une large vallée, Bakou est déjà assombrie par les masses noires d’un ciel d’orage et il fait nuit au sortir de l’aéroport. Qu’importe, on voyage pour être surpris et l’accueil souriant de Cavansir Yusifli, membre de l’Union des écrivains azéris, fait oublier les menaces de pluie.

Sur le front de mer, l’air de la nuit chaude et lumineuse ne porte pas cette odeur de pétrole qui sèche la gorge. Dès lors point de vodka mais un vin chaleureux qui accompagne un plat d’espadons. Nous voici à pied d’œuvre, mais pour faire quoi ?

A Paris, les questions azéries sont rarement évoquées mais, en 2005, pendant la campagne du référendum sur le projet de « traité constitutionnel », des nationalistes autoritaires camouflés en souverainistes avaient dénoncé l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne en agitant la terrifiante menace d’un élargissement ultérieur à l’Azerbaïdjan. La prophétie n’avait pas bouleversé les foules mais elle incitait à aller y regarder de plus près.

Plus sérieusement, je pensais qu’un séjour à Bakou me permettrait de placer dans la perspective caucasienne ce qui me préoccupe depuis quinze ans : la reconstitution des identités nationales et la construction de l’Etat dans les anciens pays socialistes européens.

Mes premières conversations avec Rachad – directeur du quotidien « 525 Gazet » – et avec des écrivains sont venues conforter une conviction déjà ancienne : il n’y a pas de choc entre une « civilisation occidentale » et un ensemble « oriental » qui comprendrait la Russie, le Caucase et l’Asie centrale.

L’Azerbaïdjan est un cas particulier de cette observation générale : la capitale du pays n’est plus une ville orientale mais une grande cité portuaire moderne qui s’inscrit de toute évidence dans la dynamique européenne. Au centre, des milliers de véhicules neufs provoquent d’incessants embouteillages, les enseignes des magasins de luxe sont les mêmes qu’à Paris  et les femmes de la bourgeoisie sont aussi élégantes que celles que l’on croise dans les quartiers chics des capitales de l’Ouest européen.

C’est dire que l’ambiance, à Bakou, n’est ni islamiste, ni islamique : les femmes voilées, presque toujours d’un âge certain, sont peu nombreuses et je n’ai pas le souvenir de la moindre barbe agressivement religieuse. Bakou se situe sans aucun doute dans la géographie de ce qu’on appelle le « monde musulman » mais la religion ne semble pas déterminante.

Ces premières impressions sont confirmées par nos nouveaux amis, au fil des rencontres et des promenades.

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Le premier, Fouad nous a fait visiter le palais Shirvanshah, sur une colline qui permet de contempler une grande partie de la ville. A la différence de Fez et d’Istanbul, les minarets ne pointent pas vers le ciel de Bakou ; quant à la vieille ville de style turc par laquelle nous redescendons vers la mer, elle est de plus en plus habitée par la nouvelle bourgeoisie urbaine, selon une tendance qui est familière aux parisiens.

Telles sont les belles traces laissées par les conquérants perses, au 6ème siècle et turcs au 11ème siècle, avant que les Mongols ne viennent occuper le pays. Ce ne sont plus que des traces. La vie est ailleurs, dans la ville moderne, au bord de la baie magnifique, dans les banlieues qui ressemblent à toutes celles du monde développé mais qui se singularisent par les superbes « maisons de mariage » construites de loin en loin sur les avenues et vouées, comme leur nom l’indique, aux réceptions familiales.

Après Rachad et Fouad, ce sont quatre étudiantes qui nous ont fait découvrir leur ville et permis de comprendre leur pays. Lors de la réception donnée par l’ambassadeur de France pour le 14 Juillet, Rachad nous avait  présenté Ayten, brillante juriste qui souhaitait me consacrer un article dans « 525 Gazet », et ses amies Touran, Sévindj et Elnara. Toutes quatre, rieuses, admirablement cultivées, parlaient un français presque impeccable et brûlaient de connaître la France. Nous en étions heureux mais pas surpris. Professeur de philosophie en région parisienne, ma fille m’avait accompagné l’été précédent au Tadjikistan et avait pu apprécier, comme moi, la passion d’étudier et la profonde culture des jeunes gens dans les pays naguère soviétisés. Nos « filles de Bakou » – c’est ainsi que nos quatre compagnes s’étaient désignées – nous semblèrent tout à fait remarquables mais pas exceptionnelles.

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Avec elles, nous avons grimpé tout en haut de Qiz Qalasi, massive tour de pierres noires qui domine le bord de mer, pris des taxis pour aller voir au bout d’un célèbre champ de derricks (un James Bond y fut tourné) la « montagne qui brûle » – un monticule pierreux léché à sa base par de courtes flammes qui rougeoient lorsque tombe la nuit et devant lesquelles mes cinq filles ont dansé. Point de différences visibles entre la parisienne et les filles de Bakou : mêmes pantalons et chemisiers d’été, même aisance dans les mouvements, même assurance un peu moqueuse de ces étudiantes sages qui rentrent de bonne heure à la maison. Nous sommes dans un pays de tradition chiite, géographiquement proches de l’Iran mais hors de toute comparaison avec l’ordre moral et religieux qui règne, en apparence, dans le pays contrôlé par les ayatollahs.

En Azerbaïdjan, la religion musulmane, peu pratiquée, est affaire privée comme en Europe de l’Ouest. Cette laïcisation de la société est plus marquée que dans la Turquie toute proche, en raison de l’empreinte soviétique qui s’est ajoutée aux autres héritages.

L’ambassadeur de France qui nous reçoit aimablement à déjeuner nous décrit, de la même manière que nos amis azéris, les apports successifs qui ont peu à peu composé une identité nationale d’autant plus difficile à saisir que les Azéris additionnent plus qu’ils ne retranchent.

Avant la longue tradition musulmane, il y a le zoroastrisme dont le souvenir se réveille lors de Nowruz, la fête de la lumière qui se déroule en quatre mardis de printemps. Le chiisme rapproche les Azéris de l’Iran voisin mais c’est une langue de plus en plus semblable à celle de la Turquie sunnite qu’on parle en Azerbaïdjan. Les Russes, qui ont conquis le pays entre 1806 (prise de Bakou) et 1928 (défaite des Perses à Gandja) ont imposé le remplacement de l’alphabet arabe par le cyrillique, avant que ne soit adopté l’alphabet latin. Mais en ville on continue de parler russe, parfois plus facilement qu’azéri dans les classes moyennes et supérieures où l’on a gardé, comme en Asie centrale, le goût de la culture russe et des mœurs russo-soviétiques. La vodka se boit en abondance et cul-sec, à l’occasion des nombreux toasts qui sont portés avec les habituelles formules russes.

Nathalie et moi, nous avons bu à d’innombrables reprises za droujbou, à l’amitié, za krasatou, à la beauté, za mir, à la paix.

Ces habitudes sociales et cet usage d’une langue naguère brutalement importée ne permettent pas de parler d’un nationalisme azéri mais plus exactement d’un sentiment national exempt de tout complexe à l’égard de l’ancienne puissance dominante. Pourtant, pour les citoyens de Bakou nés au tournant du siècle dernier, la culture russe a été portée par une puissance soviétique qui a laissé de douloureux souvenirs.

Proclamée en 1918, la première République d’Azerbaïdjan – qui institua le principe de laïcité repris par Mustapha Kemal – fut détruite en 1920 par l’Armée rouge, après la prise de Bakou. Comme partout ailleurs, Staline ordonna purges et massacres dont nous parle Fouad en nous montrant la langue de terre, non loin du rivage, sur laquelle étaient fusillés les ennemis réels ou supposés du régime. Comme la Loubianka à Moscou, les bâtiments gris de l’îlot ravivent à chaque regard la mémoire de la terreur.

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Le souvenir des massacres commis voici quinze ans par l’armée soviétique est commémoré chaque année. A Bakou, dans la nuit du 19 au 20 janvier 1990, la répression du mouvement de libération fit 131 morts et 744 blessés – hommes, femmes, enfants, pour la plupart azerbaïdjanais – et on dénombra encore une trentaine de morts dans les jours qui suivirent. Sur une des collines de la capitale, le Champ des Martyrs rassemble les tombes des victimes du « Janvier noir » et celles de soldats tombés dans la guerre contre l’Arménie de part et d’autre d’une voie dallée qui aboutit à un dôme de justes proportions.

Le poids terrible de la dictature soviétique, des premiers jours aux derniers, n’a pas entraîné l’effacement de la culture russe ni le rejet de l’héritage soviétique comme, par exemple, en Lituanie. L’Union des écrivains a conservé les locaux qu’elle occupe depuis sa création en 1934 et son président, qui me reçoit en compagnie de Cavansir, est très conscient de la dialectique politique et culturelle qui a lentement travaillé l’immense corps de l’empire russe soviétisé. Stalinienne et post-stalinienne, l’Union était chargée de la propagande communiste en Azerbaïdjan mais aussi du développement de la culture nationale dans ce pays dont les frontières avaient été tracées par Staline. Peu à peu, les écrivains et les poètes azéris ont réveillé le sentiment national, qui a pris le pas sur le patriotisme soviétique.

C’est ce qui explique que l’Union ait été préservée : elle continue de nourrir l’identité nationale tout en développant la connaissance des littératures étrangères grâce aux revues qu’elle abrite. Par exemple la revue « Azerbaïdjan » qui publie de nombreuses traductions de classiques français, de Victor Hugo à Albert Camus. Aujourd’hui encore, les écrivains français les mieux connus sont ceux qui ont été massivement diffusés par les Soviétiques : Anatole France, Henri Barbusse, Romain Rolland…

Comme bien d’autres peuples de l’ancien empire, les Azéris ne continuent pas seulement de vénérer la culture russe : ils ont un sentiment de dette à l’égard de l’Union soviétique, pour l’immense effort d’éducation populaire qu’elle a consenti.

Il faudra beaucoup de temps pour que l’identité nationale se construise, mais la volonté de ne pas rejeter la totalité du passé et de maintenir une large ouverture sur les cultures du monde extérieur accélérera le mouvement.

Le patriotisme des Azerbaïdjanais est, quant à lui, simple et ardent. La mainmise des Arméniens sur le Nagorny Karabakh mobilise le peuple azéri et l’occupation des territoires qui bordent cette région est une blessure d’autant plus profonde que les réfugiés vivent misérablement dans des camps de fortune.

Invités à dîner dans la famille d’Aygune, je raconte le mariage parisien de mon amie qui viendra avec son mari pour la fête azérie en septembre après avoir été accueillie dans la famille d’Oumar en août à Douchanbé – où nous serons nous aussi. L’espace soviétique demeure dans la vie sociale et affective, le russe y reste la langue de communication, mais les relations familiales et amicales sont rendues plus difficiles à cause de la disparition de bien des liaisons que l’Aeroflot assurait naguère pour un prix défiant toute concurrence.

Nous buvons maintes fois aux jeunes époux, à la France et à l’amour – za lioubov ! – puis l’oncle d’Aygun m’entraîne sur le balcon et tourne les pages d’un livre de géographie pour me montrer, preuves à l’appui, que son pays se rétrécit comme peau de chagrin. Il n’y a pas de haine dans son regard, mais de la douleur et une indignation d’autant plus vive qu’il sait que le monde extérieur s’accommode fort bien de cette dépossession.

Certains citoyens cultivent sans aucun doute l’esprit de vengeance mais nous avons surtout entendu des propos apaisants. En écho aux dirigeants du pays, beaucoup se déclarent ouverts à une négociation qui permettrait d’aboutir à la libération des territoires occupés puis à la création d’un statut d’autonomie pour le Nagorny Karabakh – à l’intérieur des frontières de l’Azerbaïdjan.

Les négociations sont aujourd’hui dans l’impasse mais la géopolitique joue en faveur de l’Azerbaïdjan : l’Arménie est victorieuse sur le terrain mais elle vit dans l’isolement alors que Bakou est sur toutes les routes, terrestres, maritimes et pétrolières (1) qui relient l’Ouest européen, la Turquie, l’Asie centrale et la Chine.

Les perspectives lointaines ne peuvent cependant calmer les impatiences qu’aiguise le sentiment d’injustice violente. Comme la situation politique et militaire est loin d’être stabilisée dans le Caucase, comme l’Iran est au centre d’une bataille diplomatique qui pourrait mal tourner, l’Azerbaïdjan reste un pays durablement exposé aux tourmentes : il est fructueux et dangereux d’être situé sur l’un des principaux axes d’un monde qui s’oriente vers l’Asie. Mais c’est bien à Bakou qu’il faut être pour saisir le début de ce grand basculement qui implique au plus haut point l’Europe et la France.

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(1)  Achevé en 2005, l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) a été terminé en 2005 : il assure le transport du pétrole azéri jusqu’au port turc situé sur la Méditerranée ; un gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzerum est en construction.

   

  NOTE SUR LE NAGORNY KARABAKH

Créé en 1923 sous la forme d’une région autonome dans les frontières de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan, le Nagorny Karabakh est une région montagneuse où vivaient des Arméniens (majoritaires) et des Azéris qui entretenaient des relations paisibles quand Moscou et ses relais locaux faisait prévaloir son autorité.

 En février 1988, un référendum officieux fit apparaître qu’une forte majorité de la population locale (80 000 voix) se prononçait pour le rattachement de la région à l’Arménie. Alors que des affrontements sanglants avaient lieu entre Arméniens et Azéris, les députés arméniens du Karabakh votèrent le 12 juillet 1988 leur rattachement à l’Arménie puis proclamèrent, le 10 décembre 1991, l’indépendance de la région.

S’ensuivit une longue guerre marquée par une série de victoires arméniennes : prise de Stépanakert, « capitale » du Nagorny Karabakh, puis du couloir reliant cette région à la République arménienne, enfin de territoires peuplés d’Azéris par la prise en 1993 de Kelbajar, d’Agdam, de Fizouli et de Djebraïl.

Le cessez-le-feu de mai 1994 a figé la situation : indépendance – non reconnue en droit international – du Nagorny Karabakh rattaché en fait à l’Arménie ; conquêtes arméniennes de territoires situés hors de la région autonome ; camps de réfugiés azéris ayant fuit le Karabakh et les autres territoires occupés – soit 14 000 km² sur un total de 86 000 km². D’où un profond traumatisme, aggravé par l’insuccès du groupe de Minsk qui réunit la France et la Russie sous l’égide de l’OSCE en vue d’une solution pacifique au conflit.

Article publié dans la revue Cité – 2006