Comme toute fête véritable, le Carnaval brésilien a un sens profond, que le célèbre anthropologue Roberto Da Matta a tenté d’élucider dans un livre remarquable qui nous éclaire autant sur le Brésil que sur les sociétés modernes d’Occident.

Pour l’Européen, le Brésil évoque la frénésie nocturne de Rio et la misère des favellas. La réalité est évidemment plus complexe, qui fait apparaître une société encore traditionnelle, donc fondée sur des différences fortes, mais travaillée par la modernité. Le Carnaval est l’expression même de cette société, qui se révèle dans le bouleversement de ses hiérarchies habituelles. La rue n’est plus le lieu de l’efficacité mais l’espace de la danse, du déguisement, du jeu, où tout peut arriver. On y vit la nuit, et non plus le jour, dans la confusion des statuts sociaux, parfois dans l’inversion des rôles. Meilleurs danseurs, les pauvres sont les rois de la fête tandis que les riches et les puissants deviennent de simples spectateurs perdus dans la foule. Un moment, les hiérarchies sont bousculées, l’ordre social est subverti.

Il suffit de regarder le Carnaval « à l’envers » pour voir apparaître une société dans laquelle les personnes refusent de devenir des individus, dans laquelle le lien social se fonde sur les différences alors que la loi, générale et impersonnelle, ne s’applique qu’à ceux qui sont dépourvus des relations et des protections qu’assure la hiérarchie sociale. La misère, la violence, la dictature, ne sont certes pas absentes de cette société qui semble si chaleureuse. Faut-il souhaiter qu’elle adhère à notre idéologie, qu’elle connaisse enfin la liberté individuelle et l’égalité ?

Nos schémas sont moins libérateurs qu’il n’y paraît : la modernité engendre la compétition entre les individus, la solitude, et cette nouvelle forme de violence qui naît de l’indifférence. L’égalitarisme implique la séparation, et l’exemple nord-américain montre que la mystique de l’égalité engendre le racisme, qui est une manière perverse de réinventer une différence, de fonder une nouvelle hiérarchie : « dans une société où les individus sont, aux termes de la loi, égaux, la couleur devient l’instrument d’une différenciation sociale » écrit Roberto Da Matta.

La faillite de la modernité doit-elle conduire à l’apologie des sociétés traditionnelles ? Pour nous, la question ne se pose plus : ce qui a été détruit ne revivra pas. Du moins, l’observation des formes anciennes et modernes de sociabilité permet de comprendre que les sociétés reposent sur des paradoxes dont il faut tenir compte.

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Roberto Da Matta, Carnavals, bandits et héros, (Seuil). Jean-Pierre Dupuy a donné une analyse très complète de ce livre dans Ordres et désordres (Seuil).

Article publié dans le numéro 377 de « Royaliste » – 3 mars 1983