Lorsque, le 17 avril 1975, Phnom Penh tomba aux mains des Khmers rouges, la chute de la capitale cambodgienne fut célébrée, dans le pays et par de nombreux observateurs étrangers, comme une libération. En même temps que la guerre, c’était le règne de la corruption et de l’impérialisme américain qui prenait fin. Quelques mois plus tard, les témoignages des rescapés du Cambodge faisaient apparaître une autre réalité.

Ces témoignages, François Ponchaud en a recueilli des centaines. Ayant lui-même passé dix ans au Cambodge, vivant à Phnom Penh lors de sa chute de la ville, il a soigneusement analysé et recoupé les faits qui lui étaient exposés. Et son livre (1) constitue une dénonciation précise et terrifiante de la politique adoptée par le « Kampuchéa démocratique ».

Depuis les témoignages des rescapés des camps nazis et soviétiques, il était possible de croire que l’homme avait atteint le dernier cercle de l’enfer totalitaire. La question était qu’il en revienne et que plus jamais une quelconque idéologie les y rejette. Mais, au moment où les complices des bourreaux soviétiques crient — comme autrefois les collabos — qu’ils ne savaient pas (ce qui est faux), le Cambodge montre qu’il peut y avoir une barbarie plus absolue, un système plus infernal encore.

Cela commença par la déportation de la population de Phnom Penh et par la destruction de tous les objets qui pouvaient rappeler l’occident. Puis ce furent les exécutions sommaires et massives de tous les anciens cadres du régime : non seulement les officiers, mais aussi les cadres administratifs qui étaient tout disposés à collaborer avec le nouveau pouvoir. Non par haine ou par vengeance, mais par souci prophylactique : l’homme de l’ancien régime est pourri et doit être détruit, car « tout ce qui est infecté doit être incisé ».

Les Khmers rouges ont en effet estimé que les méthodes traditionnelles de rééducation (en usage aujourd’hui au Viêt-Nam) étaient beaucoup trop lentes. Certains disent même que les femmes et les enfants des « mauvais éléments » ont été également exécutés, afin que tout risque soit éliminé. Soigneusement épuré, le peuple cambodgien s’est mis au travail sous la tutelle de l’Angkar, c’est à dire de l’Organisation. Anonyme, l’Angkar est partout. Infaillible, elle punit de mort ceux qui osent la critiquer. « Très intelligente, très éclairée et très juste », elle préside à l’apparition d’un homme nouveau. Ainsi les Cambodgiens sont-ils soumis dans chacun des gestes de leur vie à une organisation totalitaire qui surveille leur travail, leurs loisirs et leur éducation politique.

Le Cambodge serait-il le dernier avatar des révolutions inspirées par le marxisme ? La référence existe, bien sûr. Mais, en ce qui concerne le « Kampuchéa démocratique », il faut plutôt parler d’un nationalisme dément, qui s’appuie sur une idéologie poussée à ses plus extrêmes conséquences. Car cette révolution se veut plus radicale que la chinoise, les Vietnamiens vivant au Cambodge ont été renvoyés chez eux, la culture est purgée de toute influence étrangère et l’économie tend vers l’autarcie. Bilan ? Le martyr d’un peuple que nous sommes en train d’oublier.

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(1)    François Ponchaud : Cambodge, année zéro (Julliard).

Article publié dans le numéro 247 de « Royaliste » – 28 avril 1977