S’accorder sur un désaccord… S’il n’y avait qu’une maxime à retenir dans le divorce euro-britannique, que ce soit celle-là ! Mais est-il encore temps de faire l’éducation de nos roquets continentaux ? Au lendemain d’un Brexit révulsif à leurs vœux, il a fallu laper l’écœurante pâtée médiatique où ils tentaient en vain de noyer leur amertume d’avoir vu, d’un coup de gaffe, la nef anglaise s’éloigner du port européen !

Et pourtant, c’est chose faite. Ou plutôt, la chose se fera dans une saine tradition démocratique : consultation du peuple suivie d’une mise en œuvre par le pouvoir de sorte que, quelle que soit l’ampleur des conséquences, le vaisseau de la nation tentera de garder le cap, du peuple à la reine, Rule Britannia !

La séparation sera mise en œuvre dans les formes prévues par le fameux Article 50 que certains espéraient tant nul et non-avenu. Les crises d’impatience de quelques députés ou chroniqueurs mondains ne pousseront pas les feux du paquebot. Une fois la décision de rupture présentée en droit, deux ans sont ménagés pour négocier la séparation de fait. Vu le manque de sang-froid de certains dirigeants de l’Union qui s’arrogent déjà le droit de dicter son programme au futur Premier Ministre d’Outre-Manche, la patience de nos nains sera à rude épreuve.

Car, n’en doutons pas, les Britanniques mettront autant d’obstination à soigner leurs intérêts en prenant le large qu’ils en mettaient tantôt à adhérer en louvoyant. De Gaulle a tout expliqué et répété sur la question, et c’est encore un régal – nostalgique – de lire la finesse et la pertinence – toujours courtoise – des réserves qu’il imposait à une Union européenne déjà contaminée par le fusionnisme[1]. Cette sorte d’érotomanie compulsive ne peut penser d’action historique que visant au coït. Épectase impérialiste. Comme si la politique consistait à être perpétuellement à la noce…

On ne punira pas l’Angleterre comme certains pions le souhaitent. Son retrait sera douloureux et semé d’embûches, notamment dans ses rapports à l’Écosse, et pour les deux Irlande, dont la coexistence s’est construite en partie sous égide européenne, mais la crise économique prévue sera transitoire et les accords économiques facilement renoués puisque la plupart sont régis par l’OMC ou hors statut de l’Union comme Airbus. Qui parle de visa pour traverser la Manche, alors qu’auparavant un passeport suffisait ? Et il ne faut pas rêver que se transfèrent au continent les privilèges financiers de dimension mondiale qui donnent à Londres son profil impérial. Rapidement, la City tirera partie de sa nouvelle situation, à la fois in and out of Europe, pour être la place off shore utile aux vices cachés du néolibéralisme de notre Union à la dérive. Le menu gratin bruxellois y placera ses économies…

S’il reste dans l’Europe institutionnelle une dynamique politique assez souple pour présider à son ressaisissement, elle sera inséparable d’une nouvelle distribution des rôles entre nations souveraines. A défaut, ce sera une fuite en avant vers un fédéralisme sélectif et de plus en plus arbitraire sous diktat allemand, qui débouchera sur de violentes éruptions nationalistes. A cet égard, la partie engagée se jouera dans les deux ans du Brexit : la capacité des dirigeants à conduire un dialogue sans acrimonie avec la dissidence britannique déterminera l’avenir de la communauté. Savoir s’ils auront la vertu d’agree to disagree ?

Luc de GOUSTINE

27 juin 2016