Emmanuel Le Roy Ladurie se laisse à la calomnie molle dans une évocation négligée de la vie politique du défunt comte de Paris. Telle est la mode.

C’est un éminent historien. Il est membre de l’Institut. Il donne des chroniques au Figaro. Ces trois qualités lui valent la considération générale. Je la croyais méritée. Je crains qu’il ne faille désormais distinguer selon les domaines. Je continuerai à lire le savant professeur. Mais, au chapitre des grandeurs d’établissement, j’ai le regret de dire que ce membre de l’Institut ne se respecte pas lui-même, et qu’il ne respecte pas non plus les lecteurs du Figaro, au nombre desquels je me compte. Il souffrira donc que je lui retourne son irrespect, et que je publie à son encontre une chronique aussi offensante que celle qu’il a consacrée, le 22 mars, au défunt comte de Paris (1).

Que M. Le Roy Ladurie ne se respecte pas lui-même, cela se voit au titre de son article : « Le comte de Paris : une vie dans l’erreur ». Ce jugement sans appel eût été plus intéressant à formuler du vivant du prince, qui n’aurait pas manqué de lui répondre. Je n’ai certes pas le droit de parler au nom du défunt. Mais, puisque M. Le Roy Ladurie raconte une anecdote, un peu rigolarde, sur le duc de Cadix, j’évoquerai un historiette assez cocasse. A la demande de l’historien, j’avais organisé une rencontre avec le comte de Paris, un matin de 1986, à l’hôtel Georges V. Je me souviens d’un très humble solliciteur, et non d’un impitoyable censeur venu jeter à la face de l’héritier des rois le consternant bilan de son existence. Las ! L’historien s’était simplement vanté, sous le regard narquois du prince, d’avoir acheté deux actions d’une banque qui venait d’être privatisée par M. Balladur. Telle était la mode…

Il est vrai que, dans la famille Le Roy Ladurie, on a toujours choisi les tendances fortes. Je me garderais de ce genre de rappel si l’historien ne consacrait pas de longues lignes ricaneuses à l’attitude du comte de Paris, présenté comme un opportuniste tenté par la Collaboration. Omettant l’appel à la résistance lancé par le prince en juin 1940, notre historien pointe avec une insigne malveillance des faits archi-connus. Tout de même ! C’est une belle impudence que de s’indigner d’une brève visite du comte de Paris à Laval quand on est le fils de Jacques Le Roy Ladurie, « ministre secrétaire d’Etat à l’Agriculture et au Ravitaillement » dans le gouvernement Laval de 1942, ouvertement pro-allemand. Emmanuel nous répondra qu’il n’est pas responsable des engagements politiques de son père. C’est vrai, et l’idée d’une hérédité des fautes politiques nous fait horreur. Elle est d’ailleurs invalidée par le censeur du comte de Paris, qui milita dans sa jeunesse au Parti communiste.

Ricanons un peu : le père chez Pétain, le fils chez Staline, ma parole, c’est le boulevard des Maréchaux ! Sacrés Ladurie ! Voilà un trajet opportuniste qui a une autre allure que les chemins tortueux qu’auraient empruntés celui que celui notre grand historien appelait Monseigneur en 1986 avant le dénoncer, quinze ans plus tard, comme un « Machiavel de sous-préfecture ».

Le caméléon de l’Institut nous fera valoir qu’il se compte parmi les libéraux. Encore vrai ! Preuve en est le léger dégoût qui saisit notre moraliste lorsqu’il évoque « le long flirt (du Prince) avec Mitterrand » en oubliant les fonctions éminemment confortables qu’il occupa sous cette présidence honnie. Il est vrai que Ladurie ne rime pas avec résistance, mais seulement avec épuration. Après la mort de François Mitterrand, quelle ardeur à exclure, dans certain jury, tel modeste auteur coupable de « mitterrandisme ». Monsieur l’historien souhaite-t-il qu’on lui rafraîchisse la mémoire ?

Mais, me direz-vous, qu’en est-il du fond de l’article incriminé ? En deux mots, c’est du Broche (1) paresseusement recopié, assorti de quelques mots blessants pour le livre de Bruno Goyet qu’il ne prend pas la peine de critiquer. Autrement dit, l’éminent professeur a bâclé un papier où se trouvent compilés les accusations et les ragots naguère colportés par les officines d’extrême-droite.

Rien de nouveau sous le soleil, et surtout pas le cheminement obstiné de la calomnie.

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Article publié dans le numéro 770 de « Royaliste » – 16 avril 2001.