Le Premier ministre n’a pas su prévoir ni arrêter la panique alimentaire. Pire : il l’a entretenue par sa méconnaissance du phénomène. Il est inquiétant que le pays soit « gouverné » par un homme qui ne comprend rien aux émotions populaires.

Un peu de théorie éloigne de la réalité, beaucoup de théorie favorise une pratique gouvernementale efficace. C’est là ce que Lionel Jospin et ses conseillers ne parviennent pas à comprendre. Le pragmatisme est leur philosophie, qui se réduit à des raisonnements binaires. Ainsi, face à la panique provoquée par l’affaire de la « vache folle »,  ils ont bêtement opposé le rationnel et l’irrationnel en pensant qu’une démonstration de sang froid suffirait à exorciser les peurs.

Tel n’est pas le cas. La panique est un phénomène qui a sa logique, étudiée par Keynes et affinée par des travaux bien connus (1). Trop brièvement, rappelons quelques acquis :

1/ La panique est un des effets du comportement mimétique. Que la cause de l’affolement soit une rumeur ou un fait soudain privilégié, il y a contagion de la peur parce que chacun imite chacun – faute de repère commun.

2/ Dans l’économie de marché, dans une foule très sagement assemblée, comme dans un groupe plus ou moins large de consommateurs, la contagion de la peur et la violence qui s’ensuit est un risque toujours présent, le plus souvent maîtrisé, mais qui peut tout à coup se déchaîner de manière imprévisible. Ainsi les krachs boursiers dans les économies prospères  et les chutes brutales de monnaies alors que « les fondamentaux sont bons ».

3/ Comme le dit André Orléan, « on ne peut avoir raison contre la foule » : en cas de panique boursière, les économistes les plus sages et les mieux informés doivent vendre leurs actions s’ils ne veulent pas être ruinés.

Lionel Jospin a ignoré ces trois données. Il a cru que la foule des consommateurs règlerait son comportement sur celui du pouvoir politique. Or le pouvoir était divisé contre lui-même : le président de la République réclamait l’interdiction immédiate des farines animales, alors que le Premier ministre voulait attendre les conclusions des experts, et tous deux se disputaient en public, lors du sommet de Vittel, en présence du chancelier allemand ! Il n’était donc plus possible de faire référence à une autorité.

La peur a été alimentée par une série d’informations (un rapport britannique sur l’épidémie, de nouveaux cas de contamination en France, l’image d’un jeune malade) qui ont eu un fort impact parce que le gouvernement leur opposait des dénégations raisonnées (mais strictement défensives) et offrait l’image d’une attente sereine des décisions d’un tiers (un comité d’experts, alors que les experts sont discrédités sur cette question). Or les consommateurs attendaient de l’autorité politique une décision claire et immédiate. Cette autorité divisée voulait raisonner la foule paniquée, et raisonnait contre elle, au nom d’une vérité inconnue, qui serait révélée dans un délai de plusieurs mois.

Somme toute, Lionel Jospin a été victime de l’image qu’il se fait de lui-même et qu’il veut donner de lui-même (l’homme sage, méthodique), alors qu’il a été contraint, au bout d’une semaine de tergiversations, de régler son propre comportement, via les sondages, sur celui de la foule des consommateurs : la raison du très « sage » abdique devant la raison des plus « fous ».

Conclusions ?

Il n’y a pas de bonne communication, mais seulement des théories pertinentes qui peuvent orienter des pratiques efficaces.

Il n’y a pas de démocratie d’opinion qui vaille : le peuple demande à être gouverné par ceux qu’il a élu pour cette tâche.

Régler son action selon les sondages expose à subir la panique que les sondages révèlent et qu’ils peuvent amplifier car ils participent eux aussi au jeu des miroirs. Croyant répondre aux attentes de l’opinion (d’ailleurs diverses et contradictoires) les prétendus responsables ne font qu’aggraver la violence. C’est ce qui fait peur.

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(1) Jean-Pierre Dupuy, La Panique, Collection Les Empêcheurs de penser en rond, 1991 et André Orléan, Le Pouvoir de la finance, Odile Jacob, 1999.

 

Article publié dans le numéro 760 de « Royaliste » – 27 novembre 2000