Au sommet (informel) de Biarritz, les Quinze ont adopté une charte européenne qui sera proclamée en décembre au sommet (formel) de Nice. L’événement, inouï, a bouleversé les peuples concernés…

Seattle, Prague, Biarritz : les rencontres internationales se tiennent désormais dans des camps retranchés qui permettent aux dirigeants des grands pays capitalistes de ne pas périr étouffés par les ferveurs populaires.

Aux foules en proie à des émois lacrymogènes, ils répondent par des déclarations solennelles (sur l’Europe sociale, sur la marge d’appréciation de l’euro) et, de temps à autre, par un nouveau Traité. O, nobles noms parcheminés de Maastricht et d’Amsterdam !

Cette fois, dans la bonne ville impériale noyée de pluie, c’est une charte qui a été généreusement octroyée aux braves gens de France, aux belles âmes de Berlin, aux charmants Italiens… Et je ne doute pas une seconde que cette Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne trouvera un écho tout particulier en Autriche, patrie de Robert Musil, l’auteur de L’Homme sans qualités. Ce roman immense et magnifique n’est pas la biographie anticipée de Lionel Jospin, mais par certains aspects l’histoire d’un ensemble multinational qui sombre doucement dans la médiocrité. Musil nomme Cacanie  (1) cet empire assoupi que quelques membres de l’élite veulent réveiller en forgeant une « grande idée » que personne ne parvient à formuler mais qui est le prétexte à une intense agitation de salon et à d’infinis bavardages sur le vide.

Beaucoup plus dérisoire que l’empire multiséculaire dirigé par un Vieux Monsieur bienveillant, quelques européistes ont inventé leur « grande idée » et cancanent sur cette charte qui pourrait devenir le préambule d’une constitution européenne. Préambule sans force d’une constitution sans Etat, destiné à masquer les confits d’intérêts nationaux et les rivalités de puissance qu’aucune conférence intergouvernementale ne pourra jamais résoudre – sinon par des leurres et des mascarades. En hommage à Robert Musil, appelons Cancanie cette assemblée de bonimenteurs qui campe sur la pierraille d’une construction non identifiée.

Et maintenant, examinons quelques-uns de ces 54 articles empaquetés sous vide. On y trouve :

– Le principe de la « libre circulation des capitaux », affirmé dès le préambule. Les dizaines de millions d’européens victimes de ce laxisme érigé en liberté seront ravis !

– Une série de répétitions péremptoires de droits proclamés depuis belle lurette : par exemple l’interdiction de la torture (abolie en France par Louis XVI) et de l’esclavage,  le « droit de négociation et d’actions collectives » dans le domaine social, l’égalité entre hommes et femmes…

–  des énoncés qui feraient hurler de rire (la protection des consommateurs) si notre santé n’était pas menacée par les vaches folles et autres poulets dingos.

– une plate formule sur le respect de « la diversité culturelle, religieuse et linguistique » mais le gouvernement français a obtenu qu’on efface la référence aux valeurs chrétiennes. Nul n’ayant évoqué les sources juives et musulmanes de notre civilisation, on déclare respecter des valeurs sans contenu, des religions non définies : les sectes peuvent dire merci.

Mais on ne trouve pas de référence au principe de laïcité, ni au service public, et la proclamation des droits sociaux est minimaliste.

Quant à l’emballage, on ne sait pas sur quelle étagère il se place. Au-dessus de la Déclaration française de 1789 et du préambule de 1946 ? En-dessous de la Convention européenne des Droits de l’homme, ou à côté, ou juste en face ? Peu importe, dit-on, puisque la Charte n’a pas de portée juridique. Dès lors à quoi bon l’édicter ? Mais si on l’édicte, qui peut nous assurer qu’un organisme juridictionnel européen ne lui donnera pas de force exécutoire ? En ce cas, la « liberté d’entreprise » (article 16) et la libre circulation des capitaux pourront être opposées à des politiques de salut public dans le domaine économique et social. Il est parfois dangereux de cancaner.

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(1) Mot forgé à partir des initiales K.K (kaiserlich-königlich, impériale-royale) qui désignaient la double monarchie austro-hongroise.

 

Article publié dans le numéro 758 de « Royaliste » – 30 octobre 2000