Comment faire des économies de temps et d’argent tout en donnant l’impression dans les dîners en ville de savoir qui a tué le journaliste américain Daniel Pearl sans avoir lu le dernier livre de Bernard-Henri Lévy ?  C’est tout simple !

Le chœur immense des flatteurs s’est tu. Les valets de plume ont rangé leurs écritoires et les copains de toujours se félicitent du travail accompli. Après les mille et un coups de tonnerre médiatiques, le silence se fait, propice à la méditation. On ne sait toujours pas qui a tué Daniel Pearl mais on connaît mieux encore Bernard-Henri Lévy, l’homme qui « a pu coiffer tout à tour les trois chapeaux du romancier, du journaliste et du philosophe » et a « signé un livre en forme de pavé dans la mare » comme l’écrit dans Libération l’obséquieux de service en recourrant à une image (le Pavé – la Mare) d’une originalité inouïe.

Il manquait un article insolent – le nôtre. Rien de plus que notre habituelle bourrade au maître-charlatan car nous n’avons pas les moyens (pour le moment…) d’une longue et coûteuse contre-enquête. C’est que BHL ne se laisse pas prendre sans vert. Quand le journaliste ne trouve pas de faits, il cède la place au romancier qui raconte ce qui se passe dans la tête de ses personnages. Et quand l’enquêteur-écrivain veut se donner de la profondeur, il se fait philosophe  – ou du moins philosophant.

Magnifique tour de passe-passe : à partir du moment où BHL en personne proclame à la face du monde qu’il invente et spécule, les produits de son imagination deviennent des vérités vraies. C’est le Magistral Polygraphe en personne qui expose et proclame sa méthode dans le Magazine littéraire (n° 420, mai 2003) : « J’ai rencontré les gens qui ont côtoyé Daniel Pearl et Omar Sheikh. J’ai lu des milliers de pages. Vu et déchiffré des centaines de photos. Eh bien tout cela me donne le sentiment de savoir assez exactement ce qui se passe dans la tête de l’un dans les minutes qui précèdent sa mort. Ou dans celle de l’autre, dans l’heure qui précède l’enlèvement ». Hallucinant, non ?

D’où le conseil que nous a donné une de nos très fidèle lectrice : plutôt que de se casser la tête à démêler le bavardage du pipotage, lire l’article que Robert Sam Anson a consacré aux derniers jours de Daniel Pearl dans Vanity Fair (New York), dont le Courrier international (n° 623) a traduit de larges extraits. C’est du bon journalisme – de la réalité sans fiction. On notera en outre que Robert Sam Anson ne se prend ni pour Baudelaire, ni pour Malraux, ni pour Sartre, ni pour Albert Londres. Ni pour Daniel Pearl.

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Article publié dans le numéro 818 de « Royaliste » – 9 juin 2003