Ce qu’on appelle l’exception française est à la fois une vérité aujourd’hui affaiblie et une dangereuse illusion. Vérité : la singularité de l’aventure française depuis mille ans, sur son territoire et dans le monde. Illusion : celle de sa classe dirigeante qui croit volontiers que les périls graves sont réservés à nos voisins, parce qu’elle est là pour nous préserver de tout événement fâcheux.

Hélas, l’exception française ne nous a pas protégés de la défaite militaire en 1940, ni du régime autoritaire qui lui a succédé. De même, on se tromperait en pensant que la guerre civile yougoslave est une particularité balkanique, alors que les partisans du nettoyage ethnique recueillent dans notre pays au moins 10 % des voix. Et nos éminents chefs de parti auraient tort de considérer le berlusconisme comme une spécialité, pittoresque et inoffensive, de notre chère sœur latine.

FAILLITES

L’Italie, ce n’est pas seulement le peuple rieur qui enchante les soirs d’été. Comme le souligne justement Alexandre Adler, cette nation si proche vit de manière paroxystique les crises qui secouent l’Europe : elle a inventé le fascisme, poussé à l’extrême le terrorisme politique, et donné à la corruption une ampleur exceptionnelle. Peut-être annonce-t-elle aussi, avec la Ligue lombarde, une tendance au démembrement des États nationaux…

Aussi la victoire électorale de M. Berlusconi est-elle inquiétante pour nous-mêmes. Sa percée fulgurante tient sans nul doute à la gravité de la situation dans une Italie à tous égards bouleversée par l’effondrement de la Démocratie chrétienne : qu’il s’agisse de l’identité collective, de l’autorité de l’État, de l’unité nationale, le pays est entré dans la phase aiguë d’une crise qu’il vit dans des conditions évidemment particulières, mais qui affecte d’une manière ou d’une autre l’Europe tout entière.

Sous son apparence purement réactionnaire (intégrismes, ethnismes, particularismes locaux), cette crise semble prendre une forme très moderne, dans laquelle le moment négatif de la nostalgie est repris et exploité par un système médiatique produisant la séduisante fiction d’une gestion propre, efficace, consensuelle et chaleureusement bienveillante. Aucun pays européen n’est à l’abri de ce type d’imposture, lorsque sa symbolique politique est faible ou inexistante. Mais il ne suffît pas d’évoquer un coup d’Etat médiatique. La victoire de la droite italienne doit inquiéter parce qu’elle résulte de la conjonction, au moins provisoire, de trois forces hostiles au politique en tant que tel : l’ultra-libéralisme du patron de la Fininvest, qui conteste le principe même du pouvoir politique, l’ultra-régionalisme lombard, qui s’oppose à l’unité de la nation, et le fascisme dont on sait qu’il ruine l’État par l’excès de son étatisme.

En France, nous avons plusieurs bonnes raisons de nous méfier de cette évolution à la fois archaïsante et moderniste d’une crise qui est, pour le moment, moins aiguë qu’en Italie. Nous subissons une crise de la décision politique et une crise des élites que soulignent les manifestations de ces derniers mois. Nous voyons nos grandes formations politiques s’affaisser les unes après les autres. On a cru que la crise du Parti communiste lui était spécifique, que la défaite du Parti socialiste était due à ses seules fautes, mais on voit maintenant le RPR se fragmenter tandis que les meilleurs représentants de l’UDF (Bernard Stasi, Jean-François Deniau) sont marginalisés. La logique de l’élection présidentielle, le refus de penser, la fragilité des bureaucraties partisanes, le retrait des militants et les financements illégaux constituent les principaux éléments de faillites successives qui risquent de conduire à l’effondrement général de notre système partisan.

EPREUVE

Cette perspective est redoutable pour la paix civile et pour la démocratie, et les dures critiques que nous adressons aux dirigeants de la droite et de la gauche n’ont d’autre objectif que de les en prévenir. Par principe, les royalistes souhaitent que toutes les traditions politiques du pays puissent se renouveler dans la fidélité à elles-mêmes, afin que le débat civique et les choix électoraux s’effectuent en pleine connaissance de cause. Or ces traditions sont menacées par des forces antipolitiques qui ne sont heureuse ment pas coalisées : le nationalisme ethnicisant, l’écologisme, les féodalités régionales … et Bernard Tapie qui est une réplique mineure et minable du modèle berlusconien.

Tous les facteurs qui ont abouti à la déstabilisation du système italien sont présents ou latents dans notre pays : parce que l’opposition de gauche est toujours déliquescente, parce que la droite révèle en ce moment qu’elle n’a pas de projet et qu’elle n’a plus de programme, mais seulement des tactiques d’évitement et des réflexes inspirés par un libéralisme économique destructeur, il est probable que nous connaîtrons à notre tour une épreuve majeure. L’incapacité manifeste du Premier ministre, la médiocrité du gouvernement – à deux ou trois exceptions près – et la fragilité de la coalition au pouvoir ne font qu’aggraver ce risque. Qu’importent les étiquettes ; à gauche et à droite, il faut que se rassemblent celles et ceux qui veulent éviter le pire.

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Editorial du numéro 620 de « Royaliste » – 18 avril 1994