Au fil des anecdotes complaisantes et des comparaisons anachroniques, c’est l’ensemble de la question institutionnelle qui se trouve à nouveau obscurcie.

Dans le langage des journalistes, un « marronnier » est un sujet incontournable qui est périodiquement traité pour des raisons touchant au calendrier ou à la panne de copie. Ainsi le thème de la « monarchie présidentielle », abordé chaque année ou presque par des hebdomadaires tels que « L’Evénement du Jeudi » ou « Le Point », spécialisés dans le traitement sensationnel des sujets les plus éculés.

Comme la présentation du « dossier-choc » est toujours identique, le résumé n’est pas difficile : banalités sur les pouvoirs du Président, clichés sur les fastes de l’Elysée, informations sur le « train de vie » élyséen, anecdotes savoureuses sur l’entourage du chef de l’Etat… Autant de « révélations » passionnantes, qui nous transportent immanquablement à la cour du Roi-soleil ou, bicentenaire oblige, à celle de Louis XVI. Ce petit jeu très gratifiant – le journal paraît supérieurement informé et délicieusement impertinent) a commencé au temps du général de Gaulle (avec la célèbre chronique de la Cour au Canard enchainé), s’est poursuivi sous le septennat de Giscard d’Estaing, qui donnait des verges pour se faire battre, puis avec François Mitterrand – celui-ci offrant le (faux) paradoxe piquant du socialiste devenu monarque.

CONFUSIONS

Pour y voir clair dans ce magma d’analyses à l’emporte-pièce et d’allusions douteuses, il faut rappeler des distinctions élémentaires :

– Nombre de juristes ont mis en évidence l’esprit monarchique des institutions de la Sème République, qui ne caractérise pas les apparences du pouvoir mais son intention profonde en ce qui concerne l’arbitrage, la continuité et l’indépendance du chef de l’Etat. Président élu, très représentatif de la vieille tradition républicaine en même temps que d’une tradition socialiste renouvelée, François Mitterrand s’inscrit, par situation, dans le projet millénaire de notre pays. Ce qui l’amène à reprendre, sans être infidèle à lui-même, le projet capétien quant à l’autorité de l’Etat face aux féodalités, et quant à l’indépendance de la nation face aux empires.

– Cet esprit monarchique de la Constitution et cette pratique capétienne de la politique ne sauraient être confondus avec les phénomènes de cour. D’une part, il y a, et il y a toujours eu une différence majeure entre la vie de cour, telle qu’elle a été caricaturée au temps de la monarchie, et l’entourage politique et technique du chef de l’Etat. Au Louvre, à Versailles, comme à l’Elysée aujourd’hui, on travaille beaucoup plus qu’on ne fait la fête. Il faut d’autre part établir une seconde différence entre le service du chef de l’Etat et l’esprit courtisan qui, c’est vrai, existe autant dans la République que dans la monarchie.

QUESTIONS

Contrairement à ce que font semblant de croire les polémistes, la courtisanerie ne peut définir la nature de l’Etat, ni le comportement personnel du roi ou du président. L’attitude courtisane met en question les hommes eux-mêmes, de tous les temps et sous tous les régimes, leur désir de soumission, leur capacité, parfois étonnante, à s’humilier devant les « grands ». De cela, les hommes d’Etat jouent avec plus ou moins de malice et de cruauté, sans que leur indépendance s’en trouve affectée. Quant à l’entourage du chef de l’Etat, le seul risque est que celui-ci en vienne à faire écran entre le pouvoir et le peuple. Louis XIV et ses successeurs immédiats avaient été victimes de ce phénomène, qui compte parmi les causes de la Révolution. Le président n’est pas à l’abri de cet isolement. Mais rien n’indique qu’il existe aujourd’hui.

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Article publié dans le numéro 504 de « Royaliste » – 8 décembre 1988