Dans une courte lettre qui accompagne l’envoi de son dernier livre (1), Albert Jacquard m’incite à reprendre le débat sur la dissuasion nucléaire.

Ce n’est pas la première fois ! Depuis bientôt quarante ans, nous avons souvent fait cause commune contre les racistes et contre les ultralibéraux. Mais la doctrine militaire de la Nouvelle Action royaliste désole ce pacifiste militant, qui espère, à chaque tournant de l’histoire, que nous changerons de position. Or nous sommes restés partisans du maintien et de la modernisation de notre force nationale de dissuasion après la chute du mur de Berlin et ce ne sont pas les derniers évènements diplomatiques et militaires qui nous feront changer d’avis.

Obstination dangereuse ? Je crois au contraire que le danger vient du pacifisme, mais je voudrais faire une distinction entre la diplomatie et le discours pacifistes qui n’est pas faite pour ménager un ami que j’admire.

Le discours pacifiste sur le nucléaire n’est pas inquiétant. Au contraire, il oblige à renforcer la posture dissuasive dès qu’il y a campagne pour le désarmement nucléaire car un chef d’Etat digne de ce nom ne peut laisser planer aucun doute sur sa détermination. La crédibilité de la dissuasion nucléaire repose sur le système d’armes et sur la stratégie que nous connaissons mais aussi et surtout sur l’incertitude dans laquelle l’agresseur potentiel est tenu : le président de la République, chef des Armées, décidera-t-il, de déclencher le feu nucléaire ? L’adversaire est incapable de mesurer sa détermination – que l’unité du peuple renforce. Dès lors, le risque, terrifiant, n’est jamais à la hauteur de l’enjeu.

La diplomatie pacifiste a été et demeure dangereuse. Dans sa lettre, Albert Jacquard me rappelle que Valéry Giscard d’Estaing avait déclaré qu’il n’appuierait jamais sur le fameux «bouton ». Nous étions alors en situation de guerre froide, confronté à un risque du côté soviétique. Or le président de la République détruisait lui-même la crédibilité de notre riposte et exposait la France à des pressions qui auraient pu être redoutables. Ce personnage à tous égards calamiteux aurait dû se souvenir de la réplique du général de Gaulle à l’ambassadeur d’Union soviétique venu l’informer du risque nucléaire que prenait la France en soutenant les Etats-Unis dans l’affaire de Cuba : « Eh ! bien, Monsieur l’ambassadeur, nous périrons ensemble ! »…

Nous sommes aujourd’hui dans une situation très différente mais la logique de la dissuasion nucléaire n’a pas changé. Quoiqu’en dise Barack Obama, Paris n’est pas sous la menace d’un tir nucléaire. Mais nous ne savons pas comment évolueront les grandes puissances dans les trente prochaines années. Imaginons l’élection à la présidence des Etats-Unis d’un impérialiste surexcité qui voudrait faire main basse sur les Antilles (avec l’intention de soumettre ces îles au régime de l’économie mixte, casinos et bordels, comme Cuba au temps de Batista) et qui nous menacerait d’atomisation. Il nous faudrait rappeler que les fusées embarquées sur nos sous-marins peuvent vitrifier les principales villes américaines – parmi lesquelles Washington. Voilà qui ramènerait le calme dans l’esprit du locataire de la Maison Blanche… Au contraire, l’abandon de notre force de dissuasion nucléaire nous obligerait à sacrifier des dizaines de milliers de soldats dans de classiques opérations de guerre qui provoqueraient d’innombrables morts dans la population civile.

Ce scénario noir montre que, dans notre monde multipolaire, l’atome garde la « vertu rationalisante » (2) qu’il avait acquit pendant la confrontation américano-soviétique. La dissuasion nucléaire a évité la guerre entre les deux grands empires et elle nous a permis de vivre en sécurité car nous mettions en jeu la dissuasion du faible au fort : une attaque nucléaire soviétique de notre territoire entraînait la destruction totale de Moscou, de Leningrad, de Kiev… C’était trop cher payer.

Insoutenable pari ? Il a été gagné. Chantage immoral ? Le discours sur la mort qui préserve la vie de millions d’individus est au contraire d’une très haute moralité – puisqu’il assure concrètement la paix. Cela vaut pour notre époque : si par pure hypothèse une fusée à tête nucléaire quittait le sol iranien, Téhéran serait effacé de la carte quelques minutes plus tard. Même pour le plus exalté des islamistes, ce serait là encore trop cher payer. Mais qu’on ne reproche pas aux Iraniens de toutes tendances de vouloir assurer leur sécurité : ils savent le coût humain d’une guerre classique.

Les pacifistes français avaient permis de tester la réactivité des dirigeants français au temps de la guerre froide : à un Giscard près, elle fut excellente. Mais Nicolas Sarkozy s’est replacé sous le parapluie américain et il serait inquiétant que les pacifistes français reprennent la chanson du désarmement nucléaire total, chantée à Prague le 5 avril dernier par le président Obama.

Bien entendu, il faut éviter la prolifération nucléaire. Bien entendu, les très grandes puissances peuvent réduire dans des proportions importantes leurs propres arsenaux sans mettre en cause leur sécurité (2). Mais le président Obama voudrait inclure dans le nouveau traité de réduction des armes stratégiques « tous les Etats dotés de l’arme nucléaire ». Alignés depuis longtemps sur les Etats-Unis, les Anglais ont accepté le projet américain. La France, qui assure par elle-même sa défense avec très peu d’armes nucléaires, ne peut accepter un tel marché qui présente un risque, inacceptable, pour notre collectivité nationale.

Il faut se préparer à opposer un NON définitif à Barack Obama. Le retour complet de la France dans l’Otan et le culte voué à Barack Obama dans les médias français ne faciliteront pas cette campagne salutaire.

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(1) Cf. Albert Jacquard, Le compte à rebours a-t-il commencé ?, Stock, 2009.

(2) L’expression est du général Poirier. Entretien accordé au « Monde » le 27 mai 2008.

(3) Cf. l’article d’Yves La Marck : « Libres de toutes peurs » dans le numéro 946 de « Royaliste ».