En chaque début d’hiver, la télévision nous donne à voir la misère et ceux qui font la charité. On ouvre rituellement les Restaurants du Cœur, on se dévoue la nuit de Noël pour que les pauvres, les sans-abris, reçoivent en même temps qu’une soupe chaude un peu de chaleur humaine.

Aimablement invités à commenter ces images édifiantes, de hauts responsables politiques nous annoncent régulièrement de nouvelles mesures en faveur de plusieurs catégories de sigles, Rmistes, SDF, et nous prient d’attendre patiemment les effets bienfaisants de la reprise économique. Cette année, nous avons même eu droit à un brillant exposé de philosophie morale, au cours duquel le professeur Barre en personne nous a appris à opposer la « compassion » nécessaire à cette « sensiblerie sociale » qui fait qu’on dépense à tout-va en période électorale.

Avec Bernanos, nous n’avons cessé de répéter qu’on ne pouvait parler à la fois le langage du devoir et celui des affaires. Le cas de M. Barre est à cet égard tout à fait exemplaire puisque l’éminent professeur, qui jouit paisiblement de sa retraite d’universitaire et de quelques revenus annexes, est un partisan déterminé des recettes libérales. Compatir, c’est souffrir avec. J’ose espérer que M. Barre, M. Minc et les autres adeptes du réalisme social pratiquent discrètement une compassion active, et qu’ils paient chaque jour de leur personne, à proportion de leurs grands privilèges. Mais la classe possédante a toujours eu beau jeu de répondre que ses adversaires n’avaient pas le monopole du cœur, et qu’elle travaillait durement pour poser des conditions économiques favorables au bien-être de l’humanité. Qu’on ne la dérange point dans ces tâches austères, et qu’on rejoigne, en attendant mieux, ceux qui se dévouent dans des missions charitables…

Nous voici tous renvoyés à la compassion, confrontés à notre mauvaise conscience, incités aux sacrifices. Telle est bien la doctrine de M. Minc : ceux qui ont la chance de gagner leur vie doivent partager équitablement leurs gains avec les plus pauvres. Comment résister à l’exigence compassionnelle sans paraître ignoble ? Mépriserait-on les Restaurants du Cœur ? Tiendrait-on pour dérisoires les mille et une formes de l’aide sociale ? Refus du réalisme et de la charité, par trop d’impatience et au nom d’utopies dangereuses ou criminelles ! Cette vieille dialectique fonctionne aujourd’hui à merveille, et la vertu n’a jamais été mieux portée par la classe dirigeante.

Il a fallu un mouvement marginal placé sous l’égide d’un très vieux prêtre pour que le discours de la compassion soit brisé, pour que la vertu des possédants paraissent pour ce qu’elle est : une tartufferie. En occupant rue du Dragon un immeuble de la COGEDIM, société dont le nom évoque la spéculation immobilière, les malversations et les financements occultes de partis politiques, l’abbé Pierre et les militants du Droit Au Logement n’ont pas demandé qu’on plaigne les mal-logés et qu’on leur accorde quelques subsides, mais qu’on applique les dispositions légales – en l’occurrence l’ordonnance de 1945 sur la réquisition des logements vides.

Ce coup d’éclat est à tous égards un acte politique. Inspiré par la morale chrétienne qui enseigne que les pauvres peuvent prendre les biens superflus, et par le respect tant religieux que laïc de la dignité humaine, l’occupation de l’immeuble de la COGEDIM ne donne pas seulement un toit à quelques-uns des soixante mille Parisiens mal logés. C’est une protestation contre la prétendue « loi » du marché – loi imbécile, « analysée » par de solennels crétins qui ont été pris au piège de leurs propres calculs. C’est une dénonciation du laxisme de la classe politique, socialiste, libérale, chiraquienne, qui a laissé faire le gang des spéculateurs. C’est un coup d’arrêt, symbolique et pratique, à la logique ultralibérale qui engendre toujours plus d’exclusion sociale. Et c’est un acte efficace, puis que les réquisitions ont commencé.

Le maire de Paris n’abuse personne lorsqu’il fait mine de découvrir « l’approche spéculative des choses », qu’il a lui-même encouragée, tout en dénonçant les « gauchistes » du D.A.L. De cœur et de raison, et dans l’action s’ils le souhaitent, nous sommes avec ces « gauchistes » – avec Albert Jacquard et l’abbé Pierre.

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Editorial du numéro 634 de “Royaliste” – 9 janvier 1995