Face à l’impasse de la politique agricole, contre la logique meurtrière du néo-libéralisme, contre la soumission .de l’Etat aux intérêts des plus puissants, la Confédération paysanne, enfin considérée comme représentative, a le mérite de présenter un projet économique et social cohérent. Nous remercions son porte-parole, M. Guy Le Fur, d’avoir accepté de le présenter à nos lecteurs.

Royaliste : Pourriez-vous nous présenter la Confédération paysanne ?

Guy Le Fur : La Confédération paysanne a été créée en 1987. Elle est issue de la Confédération Nationale des Travailleurs paysans, fondée au début des années soixante-dix, de la Fédération Nationale des Syndicats paysans, créée en 1983, et d’organisations syndicales départementales qui n’étaient rattachées à aucune organisation nationale.

Lors des dernières élections professionnelles, où l’ensemble des agriculteurs étaient appelés à voter, la Confédération paysanne a obtenu 20% des voix. A titre de comparaison, la FNSEA et le CNJA ont fait 64% des voix. Je tiens à préciser que nous n’avons pas de responsabilités dans les organisations économiques et bancaires. Il y a dissociation entre ce type de responsabilités et celles qui sont prises au sein de notre Confédération. Cela signifie que nous donnons la priorité à la défense des agriculteurs, et non pas à la défense de l’organisation économique et bancaire où l’on voit trop souvent que les agriculteurs sont les otages de décisions prises par ces organisations en fonction de leurs intérêts propres.

Royaliste : On vous présente souvent comme une organisation proche du Parti socialiste.

Guy Le Fur : On le dit… Mais nous n’avons strictement rien à voir avec le Parti socialiste. D’une part, le cumul des responsabilités syndicales et politiques est interdit par nos statuts. D’autre part, nous avons aujourd’hui la démonstration que les idées défendues par la Confédération paysanne ne sont reprises par aucune formation politique. J’ajoute que ce principe de l’indépendance syndicale n’est pas respecté par la FNSEA : comme l’a rapporté la presse lors du dernier débat parlementaire sur l’agriculture, trois mille responsables de la FNSEA ont sifflé Mermaz et applaudi Chirac, alors que ni l’un ni l’autre n’ont répondu aux préoccupations actuelles des paysans.

Royaliste : Quelles sont, pour votre organisation, les conséquences de ces résultats électoraux ?

Guy Le Fur : Si nous avions été une organisation syndicale ouvrière nous aurions immédiatement obtenu la représentativité, en raison de ces 20% de suffrages. Or il a fallu que nous nous battions pendant plus d’un an contre le gouvernement pour obtenir le décret sur la représentation, qui est sorti le 28 février, treize mois après le résultat des élections. Mais ce décret ne faisait que présenter les conditions à remplir quant à la représentation syndicale, et nous attendons toujours le décret reconnaissant la représentativité de la Confédération paysanne, alors qu’elle remplit toutes les conditions. De plus, le décret du 28 février prévoit que la Confédération ne sera pas représentée dans toutes les organisations : je pense notamment aux Offices, où bizarrement on considère que nous ne devons pas être représentés. Il y a donc un domaine réservé, celui des décisions importantes, où l’on ne veut pas qu’on sache comment elles se prennent. Ainsi l’OFIVAL, office de production de viande ovine et bovine : quand on voit son incapacité à prévenir les crises, à prendre les mesures nécessaires pour les pallier, quand on voit comment les représentants des groupes de filières s’en mettent plein les poches, on devine pourquoi on nous empêche d’entrer dans ces lieux où le copinage semble être de rigueur.

Royaliste : Quelle est votre attitude, quant aux récentes manifestations paysannes ?

Guy Le Fur : Il faut d’abord parler de leurs causes profondes. Il y a trente ans, nous avons eu une loi d’orientation agricole et la mise en place du marché commun agricole qui s’est faite en fonction d’objectifs précis qui correspondaient aux problèmes du moment. L’une des priorités était alors de combler notre déficit alimentaire au niveau européen. C’est ainsi qu’on a établi un certain nombre de règles, notamment celle du soutien aux produits pour avantager ceux qui se lançaient dans la production.

Quinze ans après, nous étions passés d’une situation déficitaire à une situation excédentaire dans pratiquement toutes les productions, et les règles sont restées les mêmes – mais on a progressivement accepté que le soutien soit limité et que les règles de l’économie de marché soient de plus en plus appliquées. Cela ne pouvait qu’entraîner des crises puisque 1 % d’excédent d’offre par rapport à la demande peut conduire à des baisses de prix de 20 à 30%. Pour retrouver le niveau d’offre qui correspond à la demande, il faut qu’il y ait une élimination de producteurs. Le schéma est le suivant : il y a crise, élimination de producteurs, concentration de la production entre les mains de quelques-uns, puis nouvelle phase de développement de la production qui provoque une autre crise. Comme les agriculteurs se sont beaucoup modernisés, les crises deviennent de plus en plus rapprochées ; et comme la spécialisation est croissante dans une agriculture qui est devenue une industrie lourde (pour créer un emploi il faut beaucoup investir) les agriculteurs ne peuvent ralentir leur rythme et ils rognent sur leurs conditions de travail et de vie pour tenter de compenser la perte de revenu.

Nous sommes donc dans une logique de crise, et ces crises fonctionnent comme agents de régulation entre l’offre et la demande. Bien que deux agriculteurs sur trois aient quitté la terre depuis trente ans, les agriculteurs se sentent de plus en plus vulnérables en raison du coût de leurs investissements. De plus, le mouvement de concentration de la production est désastreux : quinze départements français assurent actuellement 50% de la production et, dans trois ou quatre ans, leur part sera de 60 ou de 70%. Quant au revenu agricole, il est en général inférieur au SMIC et les aides publiques, qui sont importantes, sont accaparées par une minorité. Aujourd’hui 20% des agriculteurs français accaparent plus de 80% des aides publiques. Il faut aussi savoir qu’au niveau européen, 20% des agriculteurs récupèrent 94% des aides publiques. Ce qui est scandaleux.

Royaliste : Qui sont ces agriculteurs privilégiés ?

Guy Le Fur : Surtout les producteurs de lait et de céréales, qui récupèrent aussi les aides à l’investissement. Ce sont toujours les plus faibles, les moins intensifiés qui sont exclus des aides. Le dernier exemple est celui de l’aide sécheresse 1989 : dans certains départements, deux tiers des agriculteurs en ont été exclus parce qu’ils n’étaient pas assez intensifs. Nous considérons que le bilan de trente années de cogestion entre la FNSEA et les pouvoirs publics est catastrophique. Si on prolonge les tendances, on va vers une concentration de la production dans le grand ouest et dans le bassin parisien. Ailleurs, à part la viticulture, ce sera le désert. Et n’oubliez pas que certains prétendent que les choses iront mieux quand nous aurons 2% d’agriculteurs – alors que nous en avons 7% actuellement. Or nous voyons qu’aux Etats-Unis, où il y a 1 ,6 % d’agriculteurs par rapport à l’ensemble des actifs, 30% de ces agriculteurs restants sont en situation de faillite, avec un coût par agriculteur bien supérieur à ce qu’il est en Europe. Nous considérons donc que le moment est venu de mettre à plat l’ensemble des problèmes agricoles et de tracer de nouvelles perspectives.

Royaliste : Une nouvelle loi d’orientation ?

Guy Le Fur : Nous proposons en effet une nouvelle loi d’orientation agricole et rurale. La loi actuellement appliquée a trente ans et pendant cette période la situation a autant évolué que pendant les deux siècles précédents. Les problèmes sont aujourd’hui totalement différents en raison de la mécanisation, de l’évolution de la technique, de la productivité, de l’évolution de la consommation et de la société. Vous savez que notre société veut des produits de qualité et un environnement protégé. Il faut aussi se préoccuper de l’aménagement du territoire et de son occupation : aujourd’hui, 50% des communes rurales se trouvent dans une situation de désertification qui remet en cause l’existence même de ces communes et, par conséquent, l’existence normale des gens. C’est pourquoi nous souhaitons le vote d’une nouvelle loi agricole ET rurale afin que soient pris en compte l’écologie, l’environnement, l’occupation du territoire, l’entretien de l’espace.

Royaliste : Vous n’avez pas encore parlé des récentes manifestations ?

Guy Le Fur : On a vu que ces manifestations ont souvent dégénéré dans la violence. Ce qui pose la question de la prise de décision dans notre pays. On a trop tendance à considérer que la gravité des violences est proportionnelle à la gravité des problèmes. Trop souvent, les responsables attendent que des violences soient commises pour prendre des décisions alors qu’ils disposent en temps utiles de toutes les données nécessaires. Il n’est pas normal que les responsables politiques et les représentants syndicaux se retrouvent en secret après les manifestations pour prendre des décisions – ce qui légitime l’usage de la violence. N’oublions pas que le Front national, qui exploite le désespoir paysan, profite de ce climat de violence. Partant de ce constat, nous avons quant à nous mis en place les « Fermes de l’avenir » : nous sommes allés vers les citadins, en ouvrant le débat, en expliquant la situation des agriculteurs, les problèmes qu’ils affrontent, et en expliquant qu’on ne pouvait plus se contenter des recettes, parfois incohérentes, qu’on utilise depuis quinze ans pour faire face au malaise croissant. Grâce aux trente-deux Fermes de l’avenir mises en place, nous avons pu rencontrer 500 000 personnes environ. C’est évidemment un autre style que la moisson des Champs-Elysées, organisée par le CNJA le 24 juin dernier, et dont le coût a représenté huit années de fonctionnement budgétaire de la Confédération paysanne.

Royaliste : Cette remise à plat sur le plan national implique-t-elle un réexamen de la politique agricole commune ?

Guy Le Fur : On ne peut discuter d’une nouvelle loi agricole en France sans qu’on réexamine la politique agricole commune – ce que souhaitent nombre d’agriculteurs européens qui veulent qu’on tienne compte des diversités régionales. C’est cette nécessité que nous allons faire valoir au niveau européen. Il faut supprimer le système d’aide aux produits, et trouver un système d’aide au producteur, qui l’incite à produire jusqu’à un volume donné de production avec prix garanti sachant que cette mission de production s’accompagne de l’entretien de l’espace et de défense de l’environnement. Cette conception transformera les comportements : pour améliorer leur revenu, les agriculteurs ne pourront plus compter sur le développement de leur volume de production, mais sur la valeur ajoutée.  Jusqu’à présent, plus on introduisait de consommations intermédiaires dans les produits (avec les conséquences que l’on sait sur l’environnement) plus le revenu augmentait. Il faut au contraire valoriser au mieux le potentiel agronomique des sols pour augmenter la marge au kilo et non plus au nombre de kilos. Cela permettra aux agriculteurs de vivre de leur métier en respectant l’environnement car, là où il y a des hommes, l’espace est entretenu. Nous proposons donc un contrat social liant l’Etat, les collectivités territoriales et les paysans, sur la base de droits et de devoirs clairement définis, et, au niveau européen, une production mieux répartie entre les régions et une nouvelle attitude dans les négociations internationales, afin que les Etats-Unis n’imposent pas leur propre logique économique, et que les pays du tiers-monde puissent parvenir à l’autosuffisance alimentaire.

C’est dans le cadre d’un tel projet que nous pourrons conjuguer les intérêts et les aspirations des paysans, des citadins et des ruraux, et faire en sorte que, dans notre pays, la terre demeure accueillante pour tout le monde.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publié dans le numéro 545 de « Royaliste » – 5 novembre 1990