Nous n’en finirons jamais de comprendre les raisons qui fondent notre fidélité royaliste – de les connaître toutes, de nous les expliquer, de les passer au fil de la critique. Nous n’en finirons jamais parce qu’il y a dans cette fidélité, comme dans toutes les autres, une part d’inexprimé qu’un regard extérieur, une expérience différente ou une épreuve nouvelle viennent parfois nous révéler. Les épreuves ne manqueront pas dans les prochaines années et j’aurai à dire dans un autre numéro pourquoi nous devons les affronter sans attendre, et comment elles pourront renforcer notre fidélité à la tradition capétienne. Mais cette semaine, c’est le regard et l’expérience d’autrui qui viennent nous éclairer.

Autrui, en l’occurrence, est un ami proche de multiples manières puis qu’il s’agit d’un citoyen belge, francophone et francophile, soucieux de l’avenir de son pays et de la dynastie qui lui permet d’exister. C’est en écoutant Luc Beyer de Ryke, lors d’un de nos « Mercredis » parisiens, que m’est venue l’idée de cet article. Examinant les forces politiques belges à la veille des élections, notre invité cita un parti extrémiste flamand violemment hostile à la monarchie et glorifié par le Front national. Ce lien entre ces deux formations racialisantes me parut confirmer le caractère subversif du discours lepéniste – quant aux valeurs communes, quant aux formes traditionnelles du pouvoir politique, quant à l’existence des nations, quant à l’Europe. De fait, en privilégiant le facteur ethnique ou ethnolinguistique, le Front national et ses alliés aggravent les risques d’éclatement des pays les plus fragiles et peuvent susciter des velléités sécessionnistes dans certaines régions frontalières. Propager la fiction d’une Europe des ethnies, c’est exposer notre continent à d’inextricables situations de guerre civile dont la Yougoslavie nous donne chaque jour le terrifiant spectacle.

L’évocation de ces périls permet de souligner, en contrepoint, l’importance politique de l’institution monarchique et de la royauté qui lui donne son incarnation et sa juste mesure. Sur le point relevé au passage par notre invité, nous pouvons en effet trouver la vérification expérimentale d’affirmations qui pourraient sembler théoriques ou par trop intéressées. Notre sympathie pour le roi des Belges – et pour tant d’autres souverains ou princes héritiers d’Europe – ne tient pas seulement à sa valeur personnelle et à la manière exemplaire dont il exerce ses fonctions d’arbitre et de garant de l’unité. Ce que le danger ethnicisant fait aujourd’hui ressortir, c’est le caractère essentiel du lien politique, c’est l’importance décisive de l’institution politique quant au maintien de la paix civile et quant à la garantie des droits de chacun, c’est le souci politique qui est au principe de la tradition royale.

Cela ne signifie pas que la royauté soit la seule solution possible, puis que nous vivons quant à nous dans un Etat de droit. Mais une démocratie qui s’appuie sur une légitimité historique offre une résistance plus solide aux entreprises totalitaires. Ce n’est pas un hasard si les extrémistes ethnicisants s’emploient à faire sauter le verrou monarchique et à dénigrer le roi ; il y a antinomie entre la symbolique royale et les fictions raciales, entre la claire représentation d’une continuité historique et la falsification du passé de la nation, entre la référence à des valeurs universelles et la régression tribale.

PRINCIPES

Qu’on ne nous reproche pas de « faire de la politique », et de nous y engager comme royalistes : la royauté est une des figures du politique en tant que tel ; c’est l’actualisation d’une histoire, c’est le souci de principes universels (la paix, la justice, la liberté) qui s’inscrivent dans un Etat de droit : c’est la volonté de prolonger l’aventure collective. C’est aussi, en ce qui concerne notre pays, la mémoire douloureuse des manquements à la promesse de justice et de paix lorsque le roi, par faiblesse, complaisance ou passion décide d’expulser les Juifs, ou les protestants… De fait, un roi ou un prince perdrait sa raison d’être s’il agissait dans la méconnaissance de l’histoire et dans l’insouciance du droit (par exemple le droit du sol qui signifie clairement que la nation est un ensemble politique et non une communauté raciale), ou s’il cesserait d’actualiser sa mission historique par un service quotidien. Plus ou moins longue à venir, la sanction populaire prend la forme de la révolte – ou de l’indifférence lorsqu’il s’agit d’un prétendant.

Evoquant son pays et son roi, Luc Beyer de Ryke soulignait utilement le sens de la royauté et les devoirs qui s’y rattachent. Il nous rappelait aussi, sans le vouloir, l’urgence des tâches à accomplir : défendre la nation comme ensemble politique face aux délires racialisants, veiller à ce que l’Europe soit l’œuvre concertée des Etats et non un « marché » hypothétique et le champ clos de rivalités tribales, sauvegarder la dignité du pouvoir politique face à la réduction – quinquennale – de son indépendance et de sa capacité arbitrale. Voilà qui esquisse la carte de nos refus, de nos engagements, et de nos alliances. Elle sera précisée avant que l’année ne s’achève.

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Editorial du numéro 568 de « Royaliste » – 2 décembre 1991