Guy Debord s’est suicidé le 30 novembre. Son analyse prophétique de la « société du spectacle » était juste, mais elle n’a pas empêché la généralisation du phénomène. Et son analyse consistait à dire, notamment, que les catégories du juste et de l’injuste n’avaient aucune importance dans la société du spectacle.

Faut-il dès lors abandonner tout espoir, ou accepter de se soumettre à ce nihilisme chatoyant ? Nous pensons quant à nous qu’une révolution est possible, qui consisterait à restaurer le pouvoir politique dans son autonomie, afin qu’il puisse faire prévaloir l’exigence de justice. Mais la classe dirigeante croit encore gouverner les images en utilisant les officines de « communication », et connaître l’opinion publique en consultant les sondages. Elle ne voit pas qu’elle a perdu la maîtrise de ses paroles, d’une part croissante de ses décisions, de son mode de présence dans les médias, de l’apparence de ses plus dignes représentants : même le vertueux Jacques Delors a accepté qu’un jeu de miroirs permette, sur la couverture de son livre, que le bleu de ses yeux soit encore plus bleu…

Faute d’avoir compris que la société du spectacle était une entreprise hégémonique, totalitaire dans son essence, la classe dirigeante est en train de perdre sa légitimité. Cet enjeu mériterait à lui seul un effort de réflexion et un sursaut de volonté que nous avons cessé d’attendre de la part des responsables politiques installés : ils tiennent la réflexion théorique pour une billevesée, et affirment par ailleurs qu’ils n’ont ni le temps ni les moyens de mener une action cohérente et de quelque ampleur. Ce faisant, ils se précipitent dans tous les pièges, avec l’air sérieux de ceux qui se croient « en prise avec le réel ».

Hélas, la réalité est aujourd’hui faite d’imagerie médiatique, de « marchés » impalpables auxquels les médias prêtent des pensées et des stratégies, et qui constituent de redoutables puissances. Hélas, quand le souci proprement politique s’affaiblit, quand le sens du projet collectif disparaît, quand l’État renonce à ses missions, il ne reste plus que le désir de richesse, que le jeu des rivaux autour du pouvoir. Pour son malheur, l’équipe balladurienne se trouve placée au cœur d’une crise qui est à la fois « classique » (les passions humaines) et moderne (le spectacle généralisé, le libéralisme à tout-va). Pour y faire face, il faudrait allier l’esprit de résistance, l’intelligence du long terme, le courage de la décision, l’honnêteté personnelle…

Nous avons, au contraire, un Premier ministre qui ne gouverne pas, puisqu’il attend que les conditions du marché soient favorables à l’emploi, et qui s’attache à distribuer au mieux de ses intérêts les subventions et les prébendes. Nous avons un gouvernement qui s’effrite et se discrédite sous l’effet des « affaires » (trois ministres démissionnaires, d’autres menacés), qui se perd en calculs minables (à propos de la situation judiciaire de Bernard Tapie), qui balance entre l’immobilisme (par exemple face à la grève des gardiens de prison) et les dérives autoritaires de Charles Pasqua, et qui est paralysé par les manœuvres entre les diverses fractions de l’UDF et du RPR.

Comme le Premier ministre ne va pas changer d’attitude, comme les affaires vont continuer à exercer leurs effets ravageurs, comme les rivalités vont s’exacerber entre les candidats de la majorité, comme par ailleurs les socialistes savent qu’ils risquent d’être à la fois sauvés et trahis par Jacques Delors, beaucoup de dirigeants tentent de paraître lucides et courageux en réclamant une réforme des institutions dont le quinquennat serait le principal élément.

Nous avons maintes fois exposé nos objections à une réduction de la durée du mandat présidentiel. Il devient manifeste que cette réforme ne ferait qu’aiguiser la crise du pouvoir politique : elle aggraverait le déficit symbolique, au profit de la société du spectacle ; elle réduirait le temps nécessaire à l’action, selon la logique « instantanéiste » du marché ; elle amenuiserait l’indépendance, l’autorité, et la capacité de décision du chef de l’État, qui deviendrait un super-premier ministre encore plus exposé aux pressions financières ; elle rendrait permanente la compétition pour le pouvoir.

La classe politique ne se contente pas de vivre son agonie. Cherchant à la retarder, elle est en train de programmer son autodestruction.

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Editorial du numéro 632 de “Royaliste” – 12 décembre 1994.