Les enquêtes récemment publiées sur le royalisme portent évidemment la marque idéologique des journaux qui les ont publiées. Le traitement réservé à la NAR nous ferait sourire si la prime n’était pas donnée à des esthètes qui subvertissent le principe même de la royauté.

Le marronnier royaliste fleurit régulièrement aux alentour du 21 janvier. Cette année, Valeurs Actuelles s’est livré à un tour d’horizon convenable, tout en privilégiant les royalistes qui se situent à droite, ce qui est tout à fait normal dans un journal ultralibéral.

De son côté, Le Figaro a consacré son supplément littéraire à un thème follement audacieux : « Peut-on encore être royaliste ? ». Comme la question est posée par la grande presse plusieurs fois par an, cet encore signifie qu’il y a toujours des royalistes et nous ne nous attarderions pas sur ce type d’enquête si les rédacteurs du Figaro littéraire ne réussissaient le tour de force de publier un « dossier » sur la tradition royaliste sans évoquer le comte de Paris, chef de la Maison royale de France, ni les mouvements royalistes.

Remarquable travail d’occultation, qui permet de limiter la tradition du royalisme à quelques personnalités (Philippe de Saint-Robert et Thierry Ardisson), d’équilibrer la pertinence de leur point de vue politique par les déclarations d’écrivains qui cultivent la nostalgie (Ghislain de Diesbach et Geneviève Dormann) et, surtout, de faire la promotion de Jean Raspail, qui bénéficie d’une longue note de lecture et d’un entretien publié sur une demi-page.

Nous ne saurions reprocher au Figaro de soutenir ses amis (nous honorons les nôtres), mais, comme un charcutier face à un pâté industriel suspect, nous avons le devoir de prévenir les citoyens royalistes ou simplement intéressés par notre tradition que le produit vendu sous étiquette Raspail est avarié. En termes plus élégants (il s’agit du Figaro littéraire) nous cultiverons la métaphore en disant qu’il y a du prion dingophore dans ce biftèque-là, de la listériose dans ce pot de rillettes royco.

Nos jeunes lecteurs ne savent pas que, voici un bon quart de siècle déjà, Gérard Leclerc et Bertrand Renouvin avaient violemment dénoncé le livre qui fit connaître Jean Raspail : ça s’appelait Le Camp des Saints, chef d’œuvre d’abjection et de nihilisme, où s’étalait le fantasme de ce qu’on appellera plus tard le nettoyage ethnique. Au vu de cette ignominie morale et politique, on pouvait supposer que Jean Raspail, dirigeant Parti (fasciste) des Forces nouvelles, irait libérer ses pulsions haineuses dans une quelconque bande de criminels balkaniques. Il n’en fit rien. Manque de courage ? Sens du commerce éditorial ? Qu’importe. Le bonhomme réapparut sous la forme d’un confit (en dévotions) pour présider un comité Louis XVI et publier des livres tout pleins de jeunes roys, d’oriflammes, de chevauchées dans la nuit. C’est encore le cas avec son dernier livre, qui fait bel effet sur le marché du folklore à trois francs, de la quincaille fleurdelysée et de la cape à la carbonaro.

Ce fatras serait sans conséquences si Jean Raspail ne se réclamait pas de la tradition royaliste pour en détruire la substance. Comment ? En affirmant que le royalisme « n’est pas une position politique » mais « au contraire, une attitude éthique, philosophique et religieuse ». En définissant le royalisme comme idéal héroïque. En le liant au catholicisme. En lui donnant une référence imaginaire. En déclarant que «(son) royalisme est un dandysme » c’est-à-dire « l’affirmation de l’individu contre la masse ».

Abyssales inepties. Le royalisme est un des modes d’expression, à nos yeux essentiel, du souci politique. Il n’y a pas de royalisme sans fidélité hic et nunc à la personne qui incarne, selon le droit, la tradition dynastique. La monarchie française a sciemment détruit la morale héroïque car le héros est un être-pour-le-mort alors que la royauté capétienne, et le christianisme, ont voulu instituer la vie. Enfin la monarchie royale, en France comme partout ailleurs, est au service du peuple – ou elle n’est rien.

Rien : la pitrerie d’un cabotin, la pose d’un imposteur, la rêvasserie d’un esthète.

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Article publié dans le numéro 743 de « Royaliste » – 1999