Alors que la recherche historique et les grands débats philosophiques sont globalement saisis par le public, l’activité scientifique demeure presque entièrement méconnue. A partir d’idées vaguas héritées de la scolarité, nous balançons entre un scientisme grossier et, depuis quelques années, un refus de la science plus ou moins radical et bien peu fondé.

Pour Albert Jacquard, qui nous a déjà donné un remarquable « Eloge de la différence », le débat entre les pro- et les anti-scientifiques est fort mal posé : la plupart de ceux qui débattent de la science savent rarement ce qu’il en est au juste de cette activité. Car la science n’est pas l’accumulation de « conquêtes » aboutissant nécessairement à la vérité totale des êtres et des choses, et la méthode scientifique n’est pas la seule observation des « faits » indiscutables. Certes le scientifique découvre, mais il ne cesse de remettre en question son savoir et ses hypothèses. Certes il observe, mais il sait que toute observation entraîne une perturbation qui limite nécessairement notre connaissance de la réalité. Certes, il cherche à établir une vérité et une erreur, mais sans jamais oublier qu’il existe des propositions « indécidables ».

« Principe d’incertitude », « indécidabilité », nous sommes loin de la figure du savant vulgarisée au siècle dernier : la science enseigne l’humilité, elle est « avant tout recherche de lucidité ». Cette lucidité, le scientifique doit l’exercer à l’égard de ses instruments de travail : nombres, catégories utilisées, sens des mots employés, qui recèlent des pièges redoutables. Ainsi, la non-égalité des nombres ne permet pas de conclure à une supériorité ou à une infériorité sur le plan génétique comme le croient les adeptes de « l’inégalité » du « Figaro-Magazine ». De même, il ne faut pas oublier que toute classification est arbitraire, tout particulièrement en matière de génétique de la population : le concept de race « ne correspond, dans l’espèce humaine, à aucune réalité biologique définissable de façon objective ».

Enfin, Albert Jacquard montre qu’un certain nombre de mots utilisés par les scientifiques eux-mêmes (hasard, intelligence) sont trop flous pour ne pas prêter à confusion. Sans jamais méconnaître les périls de la science, Albert Jacquard s’attache, tout au long de ce livre solide, clair et vivant, à nous mettre en garde contre les dangers des idéologies abusivement tirées de l’activité et du vocabulaire scientifiques et qui infestent certains journaux à grands tirages : sur la sociobiologie sur le trop fameux quotient intellectuel, sur le racisme, le lecteur trouvera des informations sûres et une authentique réflexion scientifique. Il découvrira aussi la nature de cette réflexion, ses espoirs et ses limites : renonçant à son rêve de connaissance absolue, la science sait aujourd’hui qu’il y a, hors de son champ, la personne humaine et son indéracinable liberté. Les apprentis sorciers sont plus souvent hors des laboratoires que dedans.

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Albert Jacquard, Au péril de la science ? Le Seuil.

Article publié dans le numéro 360 de « Royaliste » – 20 mai 1982