Nouvelles donnes

Les jeux paraissant faits, j’avais décidé de consacrer cet éditorial à la privatisation de TF1. Le retrait des candidatures de Havas et de Hachette brouille les cartes et empêche, en cette mi-février, toute prévision quant à 1 ‘identité des futurs repreneurs. Il faut donc se contenter, pour le moment, de rappeler quelques questions de principes et de méthode.

LIBÉRALISME

Depuis que le processus a été engagé, aucune raison sérieuse n’a été avancée pour justifier la privatisation de TF1. Il s’agit d’un choix purement idéologique, qu’inspire le credo libéral : vendre au secteur privé, c’est libérer. Les grandes manœuvres actuelles montrent la fausseté d’une telle assertion. La privatisation, ce n’est ni une démocratie de petits actionnaires, ni un transfert de la propriété de l’entreprise à ceux qui y travaillent ; les uns et les autres journalistes, techniciens, ne seront que les comparses d’un montage financier destiné à assurer la maîtrise de quelques groupes. Les petits actionnaires resteront les spectateurs passifs de leur stratégie, et ceux qui conçoivent et animent TF1 seront vendus avec les meubles.

PROFIT

Point de liberté dans cette opération pour ceux qu’elle concerne au premier chef, ni même de libre marché. Le libéralisme, selon sa logique interne, favorise ceux qui dominent déjà le marché et entraîne pour eux seuls un surcroît de richesse et de puissance. Plus que l’Etat, ce sont les concentrations horizontales et verticales du secteur privé qui ruinent la libre concurrence, comme nous l’avons souvent souligné. A cet égard, le retrait des candidatures de Hachette et Havas est une bonne nouvelle, et il faut remercier M. Balladur d’avoir fixé pour TF1 un prix de vente dissuasif. En outre, la preuve est faite, s’il en éta.it besoin, que les repreneurs ne recherchent que la rentabilité de leurs capitaux: la création culturelle, la liberté de l’information, ne seront jamais que des sous-produits de leur activité principale, des instruments de leur volonté de puissance .

LIBERTÉ DE DIRE

Libéré du Pouvoir (mais ils s’en étaient largement affranchis depuis 1982), les journalistes de l’audiovisuel privatisé gagneront-ils au change ? C’est un autre postulat que de l’affirmer et le comte de Paris, à 7 sur 7, a eu raison de dire que ! ‘argent n’est pas un maître plus tolérant que l’Etat. L’écoutant, on ne pouvait manquer de songer à la poigne de fer de MM. Hersant et Goldsmith – tous deux candidats-repreneurs – et à la façon dont certains éditorialistes d’Europe 1 ont été remerciés après le 16 mars.

SOCIALISTES

L’information faisant provisoirement défaut, il faut arrêter là cette analyse que j’espérais plus complète pour s’intéresser à d’autres parties. Pendant que la Rue de Rivoli faisait monter les enchères, la rue de Solférino vivait les heures fiévreuses de la préparation du congrès socialiste. Observons que, pour une fois, l’esprit de prudence l’a emporté, chez Michel Rocard qui a accepté la motion de synthèse, et surtout chez les mitterrandistes qui ont enlevé de leur texte le nom de leur favori. Il eût été ridicule et dangereux que le Président de la République, s’il décide de se représenter, soit préalablement désigné par une fraction, contestée, d’un parti qui n’est pas majoritaire dans le pays même s’il se flatte d’être le premier. Les socialistes mitterrandistes auraient-ils enfin compris que le Président n’est pas leur homme, ni l’Elysée leur propriété ?

Si tel est le cas, il faudra encore que ! ‘ensemble des socialistes admette que le P.S. n’est pas toute la majorité présidentielle, et que le soutien à François Mitterrand ne signifie pas la soumission à la volonté hégémonique d’un parti. Sinon, il y aura d’autres défaites. Pour l’instant, dans un P.S. figé dans ses certitudes et paralysé par ses querelles de prétendants, la nouvelle donne n’a pas eu lieu.

REVOLTES

Après les étudiants et les lycéens, après les conducteurs de trains, voici les instituteurs en grève, et dans la rue. Avec, là encore, une « coordination » qui impose sa stratégie et son rythme à des syndicats restés en arrière de la main. Une réforme est la cause immédiate du mouvement, mais c’est l’angoisse qui est à son origine. Comme les roulants de la SNCF, les instituteurs font un métier difficile et important, avec le sentiment d’une dégradation de leur statut dans la société, d’un manque de reconnaissance de la part de celle-ci, et dans le doute quant à leur utilité future. Les étudiants étaient promis aux postes de responsabilité ; ils vivent désormais dans la peur du chômage. Les roulants représentaient une des « aristocraties » du monde du travail et voici que l’automatisation menace cette dignité. Et le métier d’instituteur, autrefois sacerdoce laïc, a lui aussi perdu de son prestige. La révolte des uns et des autres n’est pas dictée par l’égoïsme. Elle exprime le refus d’une violence cachée, qui menace ! ‘identité de chacun.

Que faire ? Jacques Chirac est un homme pressé, tout entier tendu vers l’élection présidentielle et entraînant son équipe vers ce seul objectif. Un autre que lui, à la même place, ne pourrait se comporter autrement. On songe à un pouvoir qui aurait le temps de réfléchir aux nouvelles données économiques et techniques, qui prendrait le temps d’écouter avant de réformer. On songe à une vaste prise de parole, en prélude à une nouvelle donne sociale. On rêve en effet, devant la triste réalité d’une partie réservée toujours aux mêmes joueurs – grands partis et groupes financiers – qui ne s’intéressent qu’à leur propre jeu.

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Editorial du numéro 465 de « Royaliste – 18 février 1987.