Après avoir séjourné à Bakou (Azerbaïdjan), notre directeur politique a de nouveau effectué un long périple au Tadjikistan, afin d’approfondir ses observations sur le développement économique du Pamir. Au fil de ses rencontres avec des hommes d’Etat, des diplomates et des militaires, il a pu mesurer l’immense écart entre le discours des médias français sur l’Asie centrale et l’évolution des rapports de force dans cette partie du monde.

 

Une « révolution » au Kirghizstan : le 24 mars, le président Askar Akaïev est renversé après quelques jours de manifestations de rue. Un massacre en Ouzbékistan : le 13 mai, l’armée et la police ont noyé dans le sang de plusieurs centaines de morts le mouvement insurrectionnel déclenché à Andijan par des islamistes et des opposants à la dictature exercée par le président Islam Karimov.

Au printemps dernier, l’Asie centrale a été brièvement placée au centre de l’actualité internationale et les Français qui s’intéressent à la géopolitique ont disposé d’informations relativement abondantes. J’avais alors recueilli les principaux commentaires publiés dans la presse écrite « de référence » et repris par les grandes chaînes de télévision. Ceci afin de mesurer le degré de pertinence des analyses, généralement concordantes, publiées par d’éminents confrères parisiens. L’été venu, j’ai pu mener ma propre enquête depuis ce bon observatoire qu’est le Tadjikistan et auprès de milieux bien informés.Mes premières conclusions ne me conduisent certes pas à formuler une théorie générale sur l’évolution de l’Asie centrale, mais elles contredisent la plupart des thèses publiées par Le Monde, Libération et Le Nouvel observateur.

Thèses concordantes, assénées sans prudence. Elles consistent à plaquer sur les pays d’Asie centrale la théorie des dominos élaborée à l’époque de la guerre froide : en résumé, la chute d’un potentat entraînerait celle de tous les despotes, dictateurs et autres tyrans qui ont prospéré sur les ruines de l’Union soviétique et qui sont restés liés à la Russie. Après la révolution des roses en Géorgie, après la révolution orange en Ukraine, la révolution des tulipes (ou des citrons !) au Kirghizstan, puis le massacre d’Andijan qui souligne la fragilité du pouvoir ouzbek…

Ainsi déclenchée, la dynamique populaire et démocratique gagnerait prochainement le Kazakhstan, le Turkménistan, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie… et chaque révolution marquerait un nouveau recul de la présence et de l’influence russes.

« Poutine perd ses potes », titrait triomphalement Libération le 25 mars dernier. Le ton était donné. « Une nouvelle déconvenue pour Poutine », assurait Jean-Marcel Bouguereau, rédacteur en chef au Nouvel Observateur qui notait que « même si on est hostile à la théorie des dominos, on ne peut pas s’empêcher d’y faire allusion ». L’éditorialiste du Monde célébrait le 25 mars « le printemps kirghize » et les déconvenues russes : « Après avoir « perdu » l’Europe centrale puis les Etats baltes, la Russie voit son « étranger proche » échapper à l’influence de la nomenklatura formée à l’école soviétique ».

Le 29 mars, Gérard Chaliand, présenté comme « spécialiste des questions géostratégiques », annonçait au Figaro que « le fait majeur, depuis le dépérissement de l’Union soviétique en 1991, est sans conteste le reflux russe ». Après l’allusion obligée au « grand jeu » qui opposait les Anglais et les Russes en Asie centrale au 19ème siècle, le même expert jugeait que l’ « affrontement feutré » entre les puissances russe et américaine dans cette partie du monde « est aujourd’hui tout à l’avantage des Etats-Unis ». A la remorque, Radio France Internationale décrivait le 4 avril « les dominos de l’Asie centrale »…

Bien entendu, le lecteur attentif trouvera dans la grande presse quelques articles qui atténuent ou contredisent la thèse dominante. Le 26 mars, Libération donne la parole à David Gaüzere, auteur d’une thèse de doctorat sur le Kirghizstan à l’université de Bordeaux III, qui estime que « les Américains ont soutenu le mouvement mais ils ne le contrôlent pas complètement » et dans le même journal Jacques Amalric écrit (le 7 avril) que la « révolution des tulipes » a reçu « l’aval de Poutine ». Dès le 25 mars, Laure Mandeville estimait dans Le Figaro que « géographiquement, la révolution des tulipes a peu de chances d’échapper longtemps aux contingences géopolitiques. Pour durer, il lui faudra trouver un compromis avec Moscou ». Mais ces opinions ne font pas les gros titres des journaux cités et ne modèrent pas les commentaires télévisés, qui soulignent en toutes occasions l’inéluctable renforcement de la présence américaine en Asie centrale.

Cette thèse géostratégique est inspirée par la conception «néo-tocquevillienne » de l’histoire qui fleurit aux Etats-Unis depuis la fin de la guerre froide et qui inspire les ONG financées par les services américains : après le « totalitarisme » soviétique et les dictatures bureaucratiques qui lui ont succédé, viendrait nécessairement le triomphe de la démocratie à l’américaine, fondée sur la renaissance des traditions de la « société civile » et sur le développement de « l’économie de marché ».

Bien exposée par Laëtitia Atlani-Duault (Libération du 31 mars) cette sous-philosophie de l’histoire frappe par sa totale invraisemblance lorsqu’on se trouve au cœur de l’Asie centrale. Le retour de la « société civile » signifierait la prévalence du système clanique et le respect des anciennes traditions implique, par exemple, le mariage contraint des jeunes filles et le fondamentalisme religieux – ce qui n’empêche pas les agents des Américains d’invoquer les droits de l’homme.

Leurs organisations, qui disposent de capitaux considérables et d’agitateurs expérimentés, ne manquent pas d’efficacité : les « révolutions » d’Ukraine et du Kirghizstan ont été financées par diverses fondations d’outre-Atlantique, qui cherchent maintenant à déstabiliser d’autres régimes post-soviétiques. Mais cette stratégie se heurte aux réalités culturelles, politiques et économiques des nations visées. Rien n’est joué dans le Caucase et les Etats-Unis sont en train de perdre leur influence en Asie centrale.

Peut-on m’accuser de prendre, à l’exemple des américanophiles, mes souhaits pour des réalités ? Je me contenterai de rapporter ce que j’ai lu, entendu et constaté cet été.

Ainsi, j’ai relevé dans les journaux français et étrangers une information de première importance qui n’a pas été mise en valeur par la presse « de référence » : réunis le 5 juillet à Astana, capitale du Kazakhstan, les pays membres de l’Organisation de coopération de Shanghai (Chine, Russie et républiques d’Asie centrale) ont demandé que « les membres de la coalition [opérant en Afghanistan] décident d’une date butoir pour l’utilisation pour l’utilisation des infrastructures provisoires et la présence de leurs contingents militaires » dans les pays concernés (1). En clair, cela signifie que les Etats-Unis sont vivement priés de retirer d’Asie centrale les troupes momentanément établies au Kirghizstan (3 000 soldats de l’OTAN à Manas) et en Ouzbékistan (13 000 soldats américains à Karchi-Khanabad) avec la permission de ces deux pays et de la Russie.

Sur le plan militaire, ce sont donc les Etats-Unis qui vont plier bagage (dans les trois prochains mois en Ouzbékistan) alors que la Russie maintient ou renforce ses positions militaires. Ses soldats demeurent sur la base de Kant au Kirghizstan, et la coopération militaire entre la Russie et le Tadjikistan s’est renforcée. Le 16 octobre 2004, lors d’une visite à Douchanbé, le président Poutine a signé avec le président Rakhmonov un protocole d’accord concernant l’installation d’une base militaire russe permanente au Tadjikistan (où se trouve la 201ème division motorisée) et l’utilisation, pour une durée de cinquante ans, de la station de contrôle de Nurek. Les deux présidents ont par ailleurs réglé le problème de la dette tadjike et le ministre russe des Finances a annoncé que son pays investira 250 millions de dollars dans la construction de la centrale hydraulique de Sangtouda.

Ce sont là des faits qui infirment la thèse du « reflux russe ». L’hypothèse de révolutions diversement fleuries qui avantageraient à terme les Américains se heurte quant à elle à tout un ensemble de facteurs historiques et culturels.

Même si les Russes décidaient de ne plus rien faire en Asie centrale, leur présence demeurerait forte dans les prochaines décennies. Jeunes et moins jeunes continuent de parler russe (langue de communication officielle au Tadjikistan) et de vivre intensément la culture russe, de regarder la médiocre télévision russe et d’écouter massivement, au soir du 31 décembre, les vœux du président Poutine. A la différence du dictateur ouzbek, le président Rakhmonov n’est guère contesté par une population qui dispose d’une représentation parlementaire relativement équilibrée et qui voit dans toute manifestation de rue le prélude à une nouvelle guerre civile – celle qui a suivi la chute de l’URSS ayant fait plus de cent mille morts.

Les militaires américains vivent repliés dans leurs campements provisoires ou enfermés dans leurs ambassades, craignant des populations qui leur vouent du mépris ou de la haine. Dans le domaine économique, les Etats-Unis se contentent de distribuer de l’argent alors que la Russie mène une politique efficace d’investissements – par exemple dans la production d’aluminium et bientôt dans l’industrie touristique au Tadjikistan.

Ces constats élémentaires expliquent la fragilité des positions américaines en Asie centrale et l’échec récent de Donald Rumsfeld, qui s’était invité à Douchanbé le 26 juillet. Le ministre américain souhaitait que des troupes américaines puissent s’installer dans le centre du pays. Il oubliait que cette autorisation implique l’accord des autres Etats d’Asie centrale et que Moscou ne peut accepter qu’il y ait une base russe et une base américaine permanentes sur le même territoire. Comme les Etats-Unis jouent double jeu au Tadjikistan (les dons amicaux et le soutien aux officines de déstabilisation du pouvoir), Donald Rumsfeld est reparti sans avoir rien obtenu.

Tel est le cours des choses en Asie centrale, loin, très loin des visions hallucinées des médias parisiens…

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(1) Cette injonction ne concerne pas le Détachement français positionné à Douchanbé à la suite d’un accord bilatéral franco-tadjik, conclu avec le plein accord des Russes qui ont récemment donné (très vite, en 48 heures, ce qui ne s’était jamais vu) l’autorisation de survol de leur territoire aux six Mirage français qui opèrent sur l’Afghanistan depuis la piste de Douchanbé.

Article publié dans le numéro 865 de « Royaliste » – 2005