L’Argentine. Huit mille personnes assassinées, vingt mille disparus. Dix mille prisonniers politiques. Et ce n’est qu’un bilan provisoire. Un journaliste argentin a donné la parole à quelques-unes des victimes de la répression. Leur témoignage est hallucinant.

Depuis le coup d’Etat du général Videla, l’Argentine vit sous le règne de la terreur. Et ce peuple gai, accueillant, chaleureux, s’est muré dans le silence. Il est même dangereux de donner du feu dans la rue à un inconnu. Certains, qui ont fait ce geste banal, ont disparu : le fumeur était un suspect, un de ces éléments « subversifs » que les militaires et les polices parallèles traquent sans merci. Alors, on ne se parle pas, on ne se regarde plus. Qui peut être sûr que, dans l’heure prochaine, il ne sera pas enlevé, ou que, rentrant chez lui, sa famille n’aura pas disparu ?

Où vont-ils ? Que deviennent-ils ? Parfois, on retrouve des cadavres. Parfois, quelques-uns réchappent de l’enfer. Et ce qu’ils racontent est atroce : insoutenables récits de tortures, de coups, d’humiliations, que l’on croyait réservés aux « goulags » nazis et staliniens. Mais ce sont les mêmes bourreaux, les mêmes prisons, les mêmes méthodes. En Argentine aussi on torture les femmes – même enceintes -, on enlève les enfants à leur mère, et l’on s’acharne tout particulièrement sur les juifs.

Répression aveugle, d’une violence inouïe, d’autant plus dangereuse, dit un témoin qu’elle cherche à frapper une ombre. Car la subversion au sens strict n’existe plus. La guérilla a été vaincue en 1975 et l’Argentine ne connaît pas une situation de guerre civile. Mais il est facile de décréter « subversive » toute contestation même légale, et toute lutte en faveur de la justice dans un pays dominé par les propriétaires terriens et par les multinationales, et qui subit l’injustice économique et la misère. C’est pourquoi l’armée arrête, fait disparaître, torture et tue tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont pris conscience de la situation et cherchent à y remédier : non seulement les militants de gauche, mais les syndicalistes chrétiens, les étudiants, les religieuses …

Pourtant, aucun chef d’Etat, aucun gouvernement ne se décide à utiliser les pressions économiques et financières qui contraindraient Videla à cesser de martyriser le peuple argentin. Comme toujours, ce « réalisme » les rend complice des bourreaux.

***

Carlos Gabetta – Le diable dans le soleil, Ed. Jullian

Article publié dans le numéro 306 de « Royaliste – 27 décembre 1979