Ainsi, ils ont gagné. Mais qui ? Et quoi ? En dépit de beaucoup d’attention et d’efforts, je ne parviens pas à souscrire aux analyses pourtant convergentes des commentateurs, ni à partager la satisfaction de Michel Rocard et de Pierre Mauroy. Comment peut-on constater ou célébrer une victoire globale au terme d’une campagne dont les enjeux nationaux n’ont jamais été indiqués ?

C’est pourtant ce qui fut fait au soir du second tour des municipales puisque nous avons appris par la bouche du Premier ministre qu’il y avait là « une très belle et très ample victoire pour le président de la République, pour le gouvernement et pour la majorité présidentielle ». Voyez comme on passe facilement de l’humilité besogneuse au triomphalisme ! Sans doute Michel Rocard aurait-il tort de ne pas tirer avantage des bonnes nouvelles. Mais c’est sans malice qu’il faut en préciser la portée.

BAGUETTE MAGIQUE

Victoire du président ? Nous en serions ravis mais nul ne s’était aperçu que François Mitterrand s’était engagé dans cette campagne et que l’opposition de droite avait, en retour, farouchement dénoncé sa politique. Que des listes socialistes l’emportent dans un certain nombre de villes réjouit sans doute le président de la République, mais l’échec de Jean-Marc Ayrault, de Catherine Trautmann ou de Michel Delebarre n’aurait pas jeté le moindre doute sur sa légitimité démocratique.

Victoire du gouvernement ? Nous n’avions pas remarqué que Michel Rocard et ses ministres avaient fait campagne sur le bilan gouvernemental, et que l’opposition s’était livrée à une sévère critique de la politique suivie. Certes, le Premier ministre peut à juste titre se réjouir de l’élection ou de la réélection de ses ministres et de plusieurs de ses amis, mais il ne saurait se glorifier d’un satisfecit qu’il n’avait pas demandé. A la différence de 1977 et de 1983, ces élections municipales n’étaient pas un premier tour de législatives : la campagne s’est faite sur le plan municipal et c’est là sa nouveauté.

Victoire de la majorité présidentielle ? Encore eût-il fallu qu’elle existât. A Paris, le Parti socialiste avait écarté Michel Durafour, et pas seulement lui. A Marseille, Robert Vigouroux avait été exclu du Parti socialiste et soupçonné des pires dérives droitières. A Aix-en-Provence, les socialistes avaient écarté Thierry de Beaucé, pourtant ministre d’ouverture, et nombre de personnes fidèles à la majorité présidentielle ont connu le même sort dans d’autres villes. Mais, par un coup de baguette magique, les listes socialistes homogènes et celles d’union de la gauche (incluant un Parti communiste hostile à la majorité) ont accédé à une dignité supérieure, qui effaçait les confusions et les « oublis » passés.

QUELS VAINQUEURS ?

Une appréciation mesurée de la portée des élections n’empêche pas de constater que les socialistes ont gagné plus de villes (35) qu’ils n’en ont perdues (12) pour des raisons qui tiennent aux qualités personnelles des candidats mais aussi à l’usure de maires sortants et aux divisions du camp adverse. De cette addition de circonstances locales et de combats singuliers, peut-on dégager des tendances générales ? Il est vrai que, à l’Est (Strasbourg) et à l’Ouest (Nantes), des villes conservatrices n’hésitent pas à choisir des maires de gauche, mais c’est la confirmation d’une évolution plus qu’une nouveauté. La tendance au rajeunissement n’est pas bouleversante non plus (on la soulignait il y a cinq ans en citant déjà Philippe Séguin et Alain Carrignon) et elle ne saurait faire oublier les contre-exemples : MM. Longequeue à Limoges, Labarrère à Pau, Médecin à Nice, Chirac à Paris …

Mais les écologistes ? Les commentateurs font grand cas de leur percée politique. Il est cependant permis de voir dans leur indéniable succès un phénomène ambigu et provisoire. Comme le souci écologique est déjà intégré dans le projet présidentiel et dans la politique gouvernementale, on a peine à croire que le vote « vert » soit inspiré par la seule volonté de défendre l’environnement – aussi justifiée soit-elle sur le plan local. Plus que l’adhésion à un projet politique, qui reste d’ailleurs très vague, le vote écologique est un signe «de flottement .et de désarroi » (1), une protestation par nature volatile.

A ce constat, qui ne fera décidément plaisir à personne, il faut ajouter un motif d’inquiétude et quelques satisfactions :

– la mise en scène des succès écologistes a laissé dans l’ombre l’implantation municipale du Front national, alors que celui-ci est désormais présent dans 143 villes de plus de vingt mille habitants (sur 392). Le déclin qu’on pouvait espérer depuis juin dernier n’a pas eu lieu. Et la banalité du mal ne diminue en rien sa gravité. Au contraire.

– outre l’élection de Robert Jarry au Mans, face au comportement suicidaire de l’appareil communiste, il y a lieu de se réjouir du triomphe de Robert Vigouroux, face à un appareil socialiste tellement aveuglé par lui-même qu’il s’était rendu étranger aux réalités et aux enjeux marseillais, et du triomphe non moins significatif de Michel Noir à Lyon qui rend possible le renouveau de la tradition gaulliste abandonnée par l’actuelle direction du RPR.

A gauche, à droite et dans les marges, il y a vraiment trop de vainqueurs pour qu’on puisse souscrire aux fortes synthèses qui nous sont proposées. Mais il y a cependant matière à réflexion, pour le Parti socialiste sur sa bévue marseillaise ; pour les centristes qui ne profitent pas d’une situation théoriquement favorable, pour les communistes s’il est encore temps, pour Jacques Chirac qui voit s’affirmer un rival redoutable, et surtout pour le gouvernement. Car la victoire dont se flatte Michel Rocard n’a rien changé. Au lendemain du second tour, il y avait toujours des enseignants en colère, des grèves dans les hôpitaux, une Corse en ébullition, et toujours autant de misère. Prudemment adopté jusqu’aux municipales, le « profil bas » ne se justifie plus. Fort de la victoire qu’il s’attribue, le Premier ministre a désormais les coudées &anches pour gouverner et nous surprendre heureusement.

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(1) l’entretien accordé par Emmanuel Todd à Libération (14-3-89)

Editorial du numéro 512 de « Royaliste » – 3 avril 1989