A chaud, dans la nuit du second tour, je veux d’abord dire ce que je ressens, au-delà de toute analyse en sièges et en voix. Il y a une joie qui fait mal : celle de la minorité qui craignait pour ses privilèges et son argent, celle des chefs des partis de droite qui ont conçu cette campagne électorale en termes de guerre civile. Il y a aussi la tristesse de millions de Français qui espéraient une transformation sociale, et qui ont été une fois de plus trahis par des états-majors des partis de gauche.

AMERTUME

Il serait facile de renvoyer les adversaires dos à dos, de répéter une fois encore que nous avons eu raison de refuser de participer à l’affrontement entre les deux camps. Mais l’amertume est la plus forte, devant cette situation politique bloquée, devant cette France divisée en deux moitiés presque égales comme en 1973, comme en 1974 : car ce n’est tout de même pas l’attitude de M. Robert Fabre ou les déclarations de tel représentant de la majorité sur « l’ouverture nécessaire » qui va faire passer sur la vie politique française un souffle nouveau.

Amertume. Mais qu’on ne se méprenne pas sur ses raisons profondes. Nous ne pouvions souhaiter la victoire d’une gauche dont nous n’avons cessé de souligner les faiblesses, les contradictions, les compromissions et les ambiguïtés. Mais comment se réjouir de la victoire d’une majorité qui a fait la preuve, depuis quatre ans, de sa médiocrité gestionnaire et de son manque d’imagination ? Son succès électoral ne vient pas du consentement à une grande œuvre politique : comme on a pu le constater entre les deux tours, la crainte de « l’aventure » et l’anticommunisme le plus grossier ont été les arguments décisifs des défenseurs d’une politique en elle-même injustifiable.

Il n’y a donc pas lieu de se réjouir du déroulement et des résultats d’élections où les citoyens, quels qu’aient été leur choix, ont été floués. Quelques mois après la victoire de Valéry Giscard d’Estaing, les électeurs se sont aperçus que le président de la République ne faisait pas la politique pour laquelle il avait été élu : sur le plan économique, les faillites se multipliaient, les prix augmentaient, le taux de chômage commençait de croître ; sur le plan social, le « changement » annoncé se réduisait à quelques modifications de décor, et à la loi sur l’avortement que l’électorat de droite n’avait certainement pas souhaité. Quant à la politique étrangère, elle sombrait dans un néant masqué par quelques artifices. Trahi en 1974 par Giscard d’Estaing, que peut espérer aujourd’hui l’électorat d’une droite qui s’est présentée sans projet ni programme ? Trompé par M. Chirac lors de l’affaire de l’élection du Parlement européen, que peut attendre sa fraction gaulliste d’un homme animé par sa seule volonté de puissance ?

RESIGNATION ?

Mais l’électorat de gauche n’a pas été mieux loti. Il croyait au grand mythe du Programme Commun et à la « dynamique de l’union ». Tout s’est défait en quelques mois, parce que les socialistes ne voulaient pas aller « trop loin » pour ménager certaines clientèles, parce que les communistes pensaient d’abord à préserver leur parti. Comment les militants et l’électorat de gauche pourraient-ils encore accorder leur confiance aux hommes d’appareil, aux politiciens et aux technocrates qui prétendent parler en son nom et qui ont, une fois encore, gâché leurs meilleures chances ? Amertume de voir tout un peuple trahi par les professionnels de la politique qui n’excellent que dans la division de la France et du camp même dont ils se disent les défenseurs.

Faut-il en rester là ? Faut-il se résigner à pointer chaque mois le chiffre du chômage — d’ailleurs en hausse en février — et de l’inflation ? Faut-il se satisfaire des discours soignés du Président de la République et de la médiocrité satisfaite de son entourage ? Suivre le beau parcours de Jacques Chirac vers le pouvoir, rire des réparties de M. Marchais et s’interroger sur l’avenir du Parti socialiste en attendant tranquillement les prochaines présidentielles ? Morne sommeil bercé de pauvres bavardages.

LUTTER

Nous n’y sombrerons pas. Parce que nous n’avons jamais cru aux propagandes politiciennes et parce que nous n’attendons rien des verdicts truqués d’une caricature de démocratie. Dans un pays coupé en deux par un système absurde nous continuerons à témoigner pour l’unité. Face au pouvoir de l’argent, nous continuerons à revendiquer la justice. Face à l’évolution insidieusement totalitaire de la société moderne, nous continuerons à défendre la liberté. Mais il ne s’agit pas pour nous d’opposer une doctrine à d’autres doctrines, d’ajouter un discours à d’autres discours, mais d’écouter, de dialoguer et de lutter.

Ecouter, afin de mieux comprendre, par-delà les oppositions partisanes, quelles sont les véritables aspirations des Français.

Dialoguer afin d’imaginer en commun de nouvelles relations entre les citoyens et le pouvoir et de sensibiliser nos interlocuteurs à l’idée d’une légitimité populaire, d’un pouvoir arbitral autour duquel tous les Français pourraient se retrouver.

Lutter dans les organisations sociales, locales et culturelles pour préparer une triple rupture. Rupture avec les vieux appareils politiciens. Rupture avec un pouvoir partisan et incapable. Rupture avec une société dominée par l’argent.

Les révolutions véritables ne se préparent pas dans des immeubles au confort douillet : elles jaillissent toujours des profondeurs d’un peuple, et la réaction des privilégiés ne fait que les hâter. Encore faut-il qu’un pouvoir soit en mesure d’accueillir et d’accompagner ces révolutions nécessaires, afin qu’elles n’aboutissent pas à la dictature des bureaucrates et des idéologues, puis à l’enfer des camps.

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Editorial du numéro 266 de « Royaliste » – 23 mars 1978