Il n’y aura pas, ici, d’éloge funèbre de François Mitterrand. L’évocation des qualités réelles ou supposées d’un défunt, la bienveillance à l’égard de ses défauts, l’oubli des erreurs et des fautes, appartiennent à des genres qui ne sont pas les nôtres. Un éditorial n’est pas principalement un exercice littéraire, et nous ne sommes pas des fidèles ou des prêtres accompagnant de leurs oraisons le dernier voyage d’un mortel. A chacun sa tâche, nécessaire en son ordre.

Quant aux confidences… Celles qui pourraient concerner les relations entre François Mitterrand et la famille de France ne nous appartiennent pas, et mon attitude personnelle n’est en rien secrète : j’avais de l’estime pour l’ancien président de la République, je n’étais pas de ses proches – encore moins de ses courtisans. François Mitterrand avait du respect pour notre tradition historique, et a souvent exprimé, de manière publique et officielle, l’amicale attention qu’il portait à notre œuvre.

Cette distance, maintenue de part et d’autre, fait que la mort de François Mitterrand ne modifie pas le jugement que nous avons porté sur son action lorsqu’il a quitté le pouvoir : pour les royalistes que nous sommes, il fut un bon chef d’État. Ce républicain de gauche a su respecter et comprendre une Constitution qu’il n’aimait pas, et ce refus personnel des institutions de la Ve République a sans doute renforcé la scrupuleuse rigueur du chef de l’État.

Ce candidat socialiste, haï par la droite en ses débuts, et longtemps contesté dans sa légitimité, a su devenir le président de tous les Français, aujourd’hui admiré par ses anciens adversaires, et parfois glorifié au-delà de toute mesure. Tous ceux qui, comme nous, sont attachés aux institutions de la République, ne sauraient oublier qu’il les a confortées en dominant l’épreuve de la première cohabitation et en assumant paisiblement la seconde.

Cet adversaire du général de Gaulle a eu le grand mérite de rallier l’ensemble de la gauche à la Ve République et de maintenir, avec elle, les principes gaulliens dans le domaine de la défense nationale et de la politique étrangère.

Somme toute, nous avons été aux côtés de François Mitterrand parce qu’il se montrait à son corps défendant le sage continuateur du projet gaullien, selon la conception classique de la France millénaire qui inspirait son patriotisme. Il est probable que l’émotion par les Français à l’annonce de sa mort et pendant ses funérailles tient à cette relation au temps, à l’histoire nationale et au pouvoir arbitral qu’un grand peuple politique célèbre à juste titre lorsqu’elle s’incarne dans la personne d’un chef d’État.

Cependant, notre accord n’allait pas sans réserves et vives critiques quant à la manière dont le candidat de 1981 et 1988 a assumé l’espérance populaire qui se portait sur son nom. De fait, son double septennat a été cruellement marqué par le sacrifice de nombreux acquis du Front populaire, de la Libération et de la République gaullienne, et par l’abandon des pensées et des exigences qui définissaient le socialisme à la française. Sans que cette doctrine soit nôtre, elle représente une manière d’appréhender la justice sociale qui ne saurait être aujourd’hui abandonnée sans conséquences graves. Ce délaissement aurait pu nous conduire à rompre avec François Mitterrand. Nous ne l’avons pas fait parce qu’il représentait, comme nous le constatons maintenant, le dernier rempart contre le libéralisme sauvage, l’ultime espoir d’un ressaisissement.

Bon chef d’État, François Mitterrand n’est sans doute pas un « grand homme », au sens hégélien de l’expression. Il a prolongé l’œuvre du général de Gaulle en refusant d’y puiser le sens et l’énergie du défi, il a habitué les socialistes au pouvoir sans leur apprendre à le dominer à le mettre au service d’une révolution tranquille » tôt abandonnée, il a saisi l’esprit du temps sans anticiper les mouvements de l’histoire, donc sans parvenir à une nouvelle réalisation qui nous permettrait d’envisager l’avenir.

Hélas, dans la France meurtrie et désorientée que François Mitterrand vient de quitter, ses héritiers proclamés semblent pressés de dilapider la part positive de son héritage, et sont dépourvus de ce goût de l’aventure qui avait su nous surprendre et parfois nous émouvoir.

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Editorial du numéro 657 de « Royaliste » – 22 janvier 1996.