Peu de semaines séparent l’euphorique “ université d’été ” du Parti socialiste de la piteuse prestation télévisée du 13 septembre où l’on vit le Premier ministre dire, face au scandale des licenciements chez Michelin, son impuissance face aux mécaniques folles du Marché. Entre les deux événements, le passage du gouvernement à une “ deuxième étape ” de son action fut présentée par des propagandistes plus ou moins déclarés. Nous répondons ici à notre ami André Gauron, interprète inattendu mais talentueux des mots d’ordre de Lionel Jospin.

Critique lucide et sévère de la prétendue lutte contre le chômage et des inconséquences de la construction européenne (1), André Gauron, qui s’est souvent exprimé dans nos colonnes et dans nos réunions, a présenté sans la moindre réserve “ le nouveau visage du socialisme ” dans une tribune de Libération (6 septembre) que j’ai lue avec étonnement.

Pourquoi ce manque de distance à l’égard des slogans entérinés par un homme qui, nous le savons lui et moi, n’a jamais eu de pensée – mais seulement une ambition. Pourquoi cette adhésion à des présupposés idéologiques (l’effacement de l’Etat, l’économie de marché) que notre ami récusait selon une conviction socialiste qui nous paraissait cohérente ? La réponse lui appartient.

Pour la provoquer, tentons une brève critique de cet article qui constitue le meilleur des argumentaires jusqu’ici publiés en faveur du tournant néo-libéral des socialistes.

Tout l’effort d’André Gauron consiste à inscrire le jospinisme dans une perspective historique : celle de la “ parenthèse ” ouverte en 1983 (la rigueur selon Jacques Delors), que les socialistes seraient en train de fermer : celle de la bataille victorieuse contre l’inflation et de la “ modernisation ” de l’économie, au cours de laquelle la gauche a fait son “ aggorniamento ”, notamment sur “ l’euro, la stabilité monétaire et la dépense publique ”. La gauche, qui “ admet l’économie de marché, mais refuse la société de marché ”, et qui vise au “ plein emploi ” serait en mesure de retrouver une identité et de proposer une “ nouvelle alliance entre exclus, classes populaires et classes moyennes ” qui se nouera dans la lutte contre l’exclusion et dans la défense de l’universalité de la protection sociale.

Tel est l’axe de la démonstration, qui s’accompagne de divers exemples que je laisse délibérément de côté (nous reviendrons dans d’autres articles sur la fiscalité et sur les dispositifs de “ solidarité ”) afin de poser à André Gauron les questions graves et pressantes que suscite le programme jospinien.

Quant à la démocratie. Parmi les rédacteurs du programme socialiste, parmi les candidats des élections de 1997, personne n’a averti le peuple français que le parti de Lionel Jospin se donnait pour mission de terminer l’aggiornamento socialiste en entérinant le Pacte de Stabilité et de Croissance européen, la norme de l’équilibre budgétaire et les privatisations forcenées. Au contraire, les socialistes voulaient défendre les services publics, entendaient substituer au Pacte de Stabilité un “ pacte de solidarité et de croissance ”, annonçaient des augmentations de salaires et envisageaient de nouvelles nationalisations (2). Comme Jacques Chirac, Lionel Jospin n’a que mépris pour le peuple et pour ceux qui ont cru en lui.

Quant à la vertu. Doit-on se féliciter que la “ première étape ” du gouvernement ait été caractérisée par une succession de reniements, inscrits dans un mensonge global sur le sens de leur démarche ?Des militants socialistes ont été trompés. Des électeurs ont été abusés. Il faudra que MM. Jospin et Hollande s’en expliquent, et d’autant plus clairement que le mensonge semble avoir été prémédité : s’il s’agissait de terminer l’aggiornamento dont parle André Gauron, la décision n’a pas été prise après la victoire socialiste de 1997, mais bien avant. Dès lors, comment croire à l’honnêteté, à la transparence, à l’intégrité, en un mot à la vertu de Lionel Jospin, l’homme qui semble bien avoir menti sur son passé (de “ taupe ” trotskyste) et sur son programme ?

Quant à l’histoire. André Gauron note que “ l’Etat dirigiste ne fait plus recette, même si la tentation colbertiste resurgit de temps à autre, et pas seulement à gauche ”. Que notre ami s’éloigne de ses convictions socialistes, c’est son affaire. Mais le rôle dévolu à l’Etat dans le développement économique et social n’est pas seulement un aspect de la doctrine socialiste : le tournant libéral de Lionel Jospin entraîne la liquidation du projet industriel de la nation – dénigré sous l’étiquette infamante de colbertisme par des gens qui ignorent l’œuvre de Colbert (3) – mais aussi la liquidation du gaullisme et, plus largement, de l’idéal de la Résistance qui inspire le Préambule de 1946. Comme ce Préambule fait partie de notre Bloc de constitutionnalité (autrement dit, les principaux fondamentaux de la République), le programme jospinien est manifestement subversif de notre droit et des valeurs qui le fondent.

Quant à la philosophie politique. Le slogan qui consiste à opposer “ société de marché ” et “ économie de marché ” est absurde :

-L’économie par définition est un phénomène social, elle constitue un des aspects de lasociété humaine, et prend des formes singulières dans les diverses sociétés, selon les valeurs que les peuples reçoivent ou se donnent.

-L’économie dite de marché est fondée sur une idéologie qui récuse radicalement la justice sociale. Accepter le “ marché ”, c’est mettre la justice en péril.

-Dans ses formes extrêmes (l’ultralibéralisme) l’idéologie du marché réduit les êtres humains à l’état de marchandise : réduction des travailleurs à l’état de machines, prostitution, vente par les mannequins de leur visage et de leur corps aux publicitaires, normalisation des esprits afin que la production culturelle (livre, cinéma) réponde aux attentes supposées du marché.

Il n’y a pas à choisir : ayant admis l’économie de marché nous sommes entrés dans la société de marché. Ce que savent, par exemple,les étudiants qui servent de cobaye dans les hôpitaux, les femmes astreintes au travail de nuit, et tous les travailleurs qui sont payés au noir. Quiconque tente de transformer un slogan en concept fait preuve de naïveté, ou d’hypocrisie : misère de la “ communication ”…

Quant à l’économie elle-même : comment faire l’impasse sur les conséquences désastreuses du monétarisme, et sur le caractère destructeur d’une “ libre concurrence ” érigée en principe absolu ? Je n’insiste pas, tant les dégâts (fermeture d’entreprises, chômage de masse) sont visibles.

Quant à l’intérêt de la nation. Comment André Gauron peut-il écrire que “ l’intérêt national est mieux garanti par l’application d’une règle de droit quis’impose à tous les opérateurs – nationaux ou non, privés ou publics – que par Meccano colbertiste ” au moment même où l’on s’aperçoit que la Société générale peut passer définitivement sous contrôle étranger, que la BNP est elle-même susceptible d’être rachetée, et que de très nombreuses firmes sontpassées sous le contrôle des fonds de pension anglo-saxons ? Comment ne pas voir que le grand patronat français se moque de l’intérêt national comme de l’An Quarante ? Pourquoi se donner la peine d’évoquer la règle de droit français, alors qu’on se réfugie, quelques lignes plus bas dans une vague allusion à une hypothétique régulation mondiale ?

Quant à l’intérêt des travailleurs. Il est clair qu’il a été délibérément sacrifié depuis l’arrivée de Lionel Jospin aux affaires. Le thème de la “ nouvelle alliance ” est destiné à faire oublier ce lâchage, mais il ne fera pas plus longtemps illusion que, voici un an, la belle envolée sur l’Europe social-démocrate. On ne lutte pas contre l’exclusion en acceptant un système ultraconcurrentiel qui est fondé sur l’exclusion, qui est en train de prolétariser une large fraction des classes moyennes, qui détruit le commerce indépendant et les entreprises petites ou moyennes. Allier les exclus et les ruinés ? De qui se moque-t-on ? Le gouvernement refuse de rétablir l’autorisation administrative de licenciement (pourtant promise) et Lionel Jospin a explicitement rejeté l’idée d’une taxation du travail précaire. Même la défense minimale des intérêts des travailleurs n’est plus assurée.

Quant au projet politique. Pour dévier la critique, pour prévenir la colère, pour intimider “ les gens ” on oppose une gauche qui défendra l’universalité de la protection sociale à une droite qui voudrait tout privatiser. Il s’agit d’un chantage, aux termes duquel nous sommes mis en demeure de choisir entre deux solutions, la pire et la moins pire, à l’intérieur d’un système désastreux. Pétain ou Laval ? Staline ou Béria ? Les résistants au nazisme et les dissidents soviétiques rejetaient tout en bloc. Ils avaient raison. Ils ont gagné.

Quant à la psychopathologie. Lionel Jospin disait naguère (Le Monde, 11 janvier 1995) qu’on ne peut “ rester dans la schizophrénie ” qui consiste à “ prôner des politiques résolument libérales et à en déplorer, par ailleurs, les conséquences sociales ”. Devenu Premier ministre, l’ancien trotskyste vit cette division intime : il admet l’économie de marché, mais déplore les licenciements chez Michelin tout en déclarant qu’il ne fera rien pour y remédier.

Je crains que l’identité socialiste ne soit en train de se construire sur ce mode schizophrénique. On chante Bandiera Rossa, La Jeune Garde et le Chant des Canuts le samedi soir, et on pactise avec des capitalistes caricaturaux le dimanche matin. Ce comportement de l’équipe au pouvoir, qui continue à citer Marx et Rosa Luxembourg, est littéralement affolant. J’aimerais que notre ami, à qui nous devons tant de fortes leçons de politique économique, ne soit pas victime, à son tour, d’un dédoublement de la personnalité. Nous restons, pour notre part, fidèles au projet libérateur qu’il résumait dans une phrase lapidaire : “ Libéralisme européen et libéralisme social, le retour au plein emploi se construira en rompant avec ces deux libéralismes ”(4). André Gauron lit-il toujours André Gauron ? Là est mon ultime question.

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(1) Chômage, demande traitement de choc, Balland, 1994 : Le Malentendu européen, Hachette, 1998, que j’ai présenté dans notre numéro 721.

(2) cf l’article de Nicolas Lucas, “ Monsieur Jospin avait promis… ”, Royaliste n° 730.

(3) Cf Aimé Richardt, (Colbert)

(4) André Gauron, Aux politiques qui prétendent réduire le chômage, Balland, 1995,p. 145.

 

 

Article publié dans le n° 734 de « Royaliste » – 1999