Personne ne se souvient l’avoir vu naître, même si les chroniques assurent que ce fut par une nuit de décembre 1891. Peut-être a-t-il toujours existé… En tous cas, les anciens affirment qu’il a toujours été là. Déjà maire en 1929 ; déjà député modéré en 1936. Et membre du Conseil National du maréchal Pétain. Puis député, toujours modéré. Ministre de la Quatrième, et ministre de la Cinquième. Reçu chez Pompidou, et encore invité au temps de Giscard… Les vieux du pays racontent qu’il employait toujours les mêmes mots, les mêmes expressions, tandis que seule changeait la forme du chapeau. Et, chaque fois, le bon peuple méditait ses maximes en serrant d’un cran la ceinture.

En 1978, lorsque Mitterrand devient Premier ministre, « l’homme au petit chapeau » déclara à l’hôtel Matignon que « pour vaincre l’Inflation, il fallait empêcher les prix de monter ». Bouleversé par cette révélation, Jacques Attali dût garder quinze jours la chambre, avant de se convertir au libéralisme avancé. En 1980, lorsque Robert Fabre devint Président de la République, le maire de Saint-Chamond estima que « la meilleure façon de moins dépenser d’argent était de faire des économies », sous les applaudissements de Georges Marchais, alors Ministres des Finances. En 1982, lorsque Jean-Marie Le Pen passa un week-end à l’Elysée à la suite d’une défaillance du système de vote électronique, « M. Confiance » — un mot qui commence mal — rappela que « plus on dépensait, moins on était riche », sous le regard approbateur de M. Hersant, Ministre de l’Information.

Lorsque, enfin, après bien des années de troubles, le petit tanneur devint Président à vie de la République, une ère de paix, d’ordre et de profits commence dans notre pays trop longtemps éprouvé par un sort injuste. Chacun retrouvera sa place : les ouvriers en bas, les patrons en haut ; les Indépendants au pouvoir et les Communistes en prison. Le vieux sage mourut en 2011, à l’âge de 120 ans. Les funérailles furent grandioses : sur les Champs-Elysées, le défilé fut ouvert par les chapeliers, précédant de peu les indépendants, les paysans (en l’occurrence, des acteurs costumés de la Comédie Françaises) et les tanneurs. Venaient ensuite l’immense cohorte des épargnants, agitant des sébiles. Affaiblis par des années de privations, les ouvriers avaient du mal à porter les panneaux indiquant les objectifs du 125ème plan de lutte contre l’inflation. Le matin même, le toujours jeune ministre des Finances, Valéry Giscard d’Estaing, avait indiqué que le taux d’inflation « à trois chiffres (112 % par an) « n’était pas tolérable et ne serait pas toléré », Commença alors une émouvante veillée funèbre, unissant dans un même sanglot tout un peuple à celui que la télévision appelait l’Archétype du Patron, le Génial Tanneur de l’Occident, le Prototype du Français Modeste et Econome. Une tirelire fut déposée par les enfants des écoles dans le cercueil et une promotion de l’ENA adopta le nom du défunt tant aimé. Ce fut plus grand et plus beau que pour Mao. Et puis, le troisième jour, Antoine Pinay ressuscita.

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Article publié dans le numéro 232 de la NAF bimensuel royaliste – 29 septembre 1976