Contre les avocats juifs, Vichy enclencha un mécanisme d’éviction et de spoliation qui fut largement approuvé par le Barreau, les juges et les professeurs de droit. Pourquoi ?

Il y a plusieurs manières de lire l’ouvrage de Robert Badinter (1). Toutes sont accablantes et nécessaires.

Privilégier l’histoire des avocats juifs sous l’Occupation, c’est faire le chemin qui conduit ces hommes à subir leur éviction du Barreau, la spoliation de leurs droits (à la retraite) et de leurs biens, leur internement dans des camps (Drancy) dirigés par des officiers de l’armée française et gardés par des gendarmes français – enfin à partir vers les camps d’extermination.

Robert Badinter relate les faits, commente à peine, mais il lui suffit de citer des lettres d’avocats qui évoquent fièrement un grand père, un père, des frères tombés devant l’ennemi, et leurs propres décorations militaires, pour qu’on mesure cette atrocité première : des patriotes, parfois des héros, présentés comme étrangers en France et comme ennemis de la patrie.

Examiner le « droit antisémite » de Vichy, c’est découvrir comment un sentiment xénophobe, qui se porte avant-guerre sur les Français de tradition juive et sur les Juifs immigrés ou réfugiés, peut se traduire en texte de loi, être appliqué en toute bonne conscience et savamment commenté par des professeurs de droit. Robert Badinter remonte à l’origine du préjugé qui, comme au temps de l’affaire Dreyfus, se transforme au cours des années trente en phobie paranoïaque. Les textes cités montrent comment l’odieux peut être légalisé, comment la fiction de l’antisémitisme d’Etat révèle son contenu raciste, puis l’imbécillité manifeste des dispositions adoptées et leur logique meurtrière.

Nous parvenons ainsi à la dimension morale et philosophique du livre : des juristes appliquent la loi sans faire la moindre référence au Droit, ce qui montre le danger du positivisme juridique ; des hommes se soumettent à l’autorité (vichyssoise, allemande) sans se poser de questions sur leur conduite, sans même s’apercevoir, après la Libération, qu’elle était ignoble. C’est sur cette adhésion veule que s’établissent toutes les dictatures.

Aussi le livre de Robert Badinter ne cesse-t-il de nous renvoyer à l’actualité : dans ses fantasmes, et parfois mot pour mot, le discours antisémite et sa mise en œuvre par Vichy nous renvoient aux thèmes et aux propositions qui alimentent aujourd’hui la propagande xénophobe.

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(1)Robert Badinter, Un antisémitisme ordinaire, Vichy et les avocats juifs (1940-1944), Fayard, 1997.

Article publié dans le numéro 689 de « Royaliste » – 1997.