Prenons, froidement, la mesure de la situation d’anarchie qui se développe en France. Le mot est fort. Ici, il ne fait pas référence à l’aimable utopie d’une organisation de la production par les producteurs eux-mêmes, selon le projet révolutionnaire exprimé par le syndicalisme d’action directe au début du 20ème siècle. Il n’évoque pas seulement des troubles de rue, violents et plus ou moins spontanés.

L’anarchie actuelle est, au sens premier, le fait d’être privé de ce qui fonde et organise une collectivité politique. C’est un désordre fondamental, provoqué par l’absence d’autorité. Le droit de diriger n’est plus exercé, et le pouvoir est dépourvu de sa force (1), sans qu’il résulte de ce double affaissement un surcroît de liberté. Au contraire. Nous savons depuis toujours que « là où il n’y a pas de gouverneur, le peuple se dissout » (Prov. XI, 14) : Le propre du pouvoir politique est de préserver l’unité, de faire exister la justice, de garantir la liberté et la vie même ; son affaiblissement ou sa disparition provoquent immanquablement la guerre de tous contre tous.

Ce rappel n’introduit pas aux sempiternelles lamentations sur la « crise de l’Etat » et la « perte des valeurs ». Les structures étatiques sont à l’épreuve, mais l’absence de contre-modèle politique devrait leur permettre de résister. La 5ème République est devenue fragile, mais elle n’est pas morte comme on le colporte à droite et à gauche. Les différentes administrations disposent quant à elles de tous les moyens nécessaires à leurs missions. Profonde, enrichissante, la réflexion sur les valeurs est stimulée par la subversion qui les vise.

La situation d’anarchie tient pour l’essentiel aux dirigeants de la nation, à celles et ceux qui ont pour fonction éminente de répondre, selon les principes de la Res Publica, de l’efficacité de l’Etat et des grandes affaires de la nation. Or ces responsables élus n’assurent plus leurs tâches, et ne répondent plus de leurs paroles ni de leurs actes. Cette démission politique et cet effondrement moral sont d’une telle évidence que la polémique en devient inutile. Il suffit de constater que Dominique Strauss-Kahn a démissionné après avoir reconnu devant ses collaborateurs ses mensonges et ses falsifications de documents ; que Jean-Pierre Chevènement a démontré son incapacité en laissant les habituelles rivalités entre services de police se muer en une guerre sans merci, marquées par les intrigues et les délations dûment relevées par les enquêtes parlementaires ; que Elisabeth Guigou n’a pas su éviter que la justice ne soit, en matière de terrorisme, paralysée par des haines inouïes entre magistrats ; que M. Allègre suscite la colère de la plupart des chercheurs et des enseignants dont il a la charge. Parmi les sommités gouvernementales, seule Martine Aubry parvient à faire, de plus en plus faiblement, illusion.

Quand une doctrine de l’impuissance politique s’accompagne d’incapacité pratique, les conséquences sont désastreuses. Tel est le cas en Corse, à nouveau secouée par les attentats. Tel est le cas aux Antilles, où la révolte est manifeste. Tel est le cas pour les habitants d’innombrables quartiers, qui subissent l’apartheid social. Tel est le cas pour des millions de citoyens enfermés dans la pauvreté et assigné au chômage.

Ce gouvernement n’a rien fait, sinon dilapider et détruire le patrimoine industriel et financier de la nation. Il laisse faire les clans, les corporations, les mafias. Il se corrompt dans le mensonge la manipulation – tout comme le parti dominant. Le chef de ce gouvernement, le chef de cette majorité, le chef du Parti socialiste (par le truchement de F. Hollande) est le principal responsable de cette anarchie.

Parole falsifiée, mémoire effacée, doctrine liquidée : celui qui « communique » sans tradition ni conviction, qui trafique des images et des mots, ne peut répondre de rien, ni exercer l’autorité politique qu’il est censé incarner, ni prétendre à l’exemplarité morale. Comme ses camarades, Lionel Jospin tombera dans le discrédit qu’il a lui-même favorisé, faute de volonté.

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(1) cf. Yves Floucat, dans son livre sur Maritain, (p. 74) :« Une autorité dépourvue de pouvoir a pour elle la légitimité, tandis qu’un pouvoir sans autorité est usurpé et inévitablement tyrannique ».

 

Editorial du numéro 738 de « Royaliste » – 1999