On parle de l’Europe, mais de quoi parle-t-on ? L’inflation verbale épuise l’idée, le double langage masque les questions, et le débat se perd dans la mythologie ou l’extrême technicité. Mais « faire l’Europe » n’a pas plus de sens que de s’y opposer.

L’Europe existe depuis des siècles comme héritage vivant, familier et inépuisable, qui ne peut être enfermé dans une définition. Ferments religieux et philosophiques, monuments et paysages, relations sociales et conception de la personne, rêves et techniques, crises et délires tissent une certaine manière d’être ensemble, même dans la division et dans le conflit. Nous sommes européens en sachant que nous ne parviendrons jamais à connaître la totalité de notre héritage, à comprendre sa pleine signification, à définir clairement notre identité, à assigner des limites précises à une Europe qui est née en Orient et qui est toujours plus que l’Europe puisqu’elle a diffusé dans le monde ses religions et ses idéologies, ses modèles politiques et sa volonté de puissance économique…

Par rapport à cette identité et à cette visée, ce qu’on appelle Communauté européenne constitue une double restriction – quant à l’esprit européen puisqu’elle entend établir d’abord une solidarité économique, et quant à la géographie puisqu’elle se situe tout entière à l’ouest du « rideau de fer » qui a séparé l’Europe d’une part d’elle-même. Cette amputation n’invalide pas la tentative, mais en atténue la portée puisque Varsovie, Prague et Budapest sont aussi européennes que Rome, Madrid et Paris. En outre, il faut toujours rappeler que ladite Communauté, malgré ses traités, ses règles et ses frontières strictes, est d’une grande plasticité. Par exemple, le système monétaire européen se fait à six dans l’Europe des douze, alors que le projet Euréka associe dix-huit pays. Voici la coopération européenne tantôt au-delà, tantôt en-deçà des limites de la Communauté.

PARADOXES DU MARCHE

Mais qu’importe, nous dit-on, puisque l’Europe communautaire se conçoit sur le mode extensif : plusieurs pays ont rejoint les premiers associés, le Marché commun agricole et industriel conduira à l’Europe des citoyens, d’où naîtra l’Europe politique parachevant l’unité. La progression semble logique et le futur Marché unique fait figure d’étape décisive dans la réalisation du programme annoncé. Il faut cependant faire de sérieuses réserves, qui ne tiennent pas à des arrière-pensées autarciques, mais à la logique même de l’entreprise :

-Instituer le marché unique, c’est faire confiance à la logique du libéralisme économique, puisque telle est la doctrine dominante : d’une concurrence sans entraves découleraient le progrès, un enrichissement collectif et une puissance accrue dans le monde. C’est négliger la violence de l’économie, les batailles meurtrières entre entreprises rivales, la destruction du tissu social et souvent du milieu naturel, l’indifférence quant aux conditions de vie des personnes. Ni l’Europe des peuples, ni celle des citoyens ne sauraient résulter de ce capitalisme sans entraves…

– Il est à cet égard inquiétant que la libération des mouvements de capitaux soit le premier acte du futur marché unique. Cela signifie qu’on favorise ce qui perturbe et parfois détruit l’activité économique : la rentabilité financière désirée pour elle-même, sans le moindre souci de ce qui est produit et de ceux qui produisent. Nous savons que dans ces jeux de casino et de Monopoly, les peuples ne sont jamais que spectateurs ou victimes.

– Quant à l’harmonisation prévue sur le plan technique et fiscal, elle se heurtera à l’insurmontable paradoxe du libéralisme économique : la croissance de la bureaucratie est au moins proportionnelle à celle du marché, qu’il s’agisse de la TVA ou des normes pour les pots de confiture. Faut-il vraiment consentir à des abandons de souveraineté, s’ils se font au profit des financiers et de bureaucrates incontrôlés ?

QUEL PROJET ?

Ainsi conçu, donc irréalisable selon ses objectifs premiers, le Marché unique est en train d’établir ses règlements dans l’oubli de trois questions essentielles. D’abord « l’Europe sociale », contredite par les logiques financières et économiques mises en œuvre. Ensuite « l’Europe culturelle » déjà dominée par la production américaine et menacée d’anéantissement par les préceptes du libéralisme économique. Enfin les questions nationales, incontournables puisque l’Europe n’a pas d’existence sans les nations qui la constituent. Elles sont pourtant mises entre parenthèses dans les professions de foi sinon dans actes. Ainsi M. Oskar Lafontaine, dirigeant du SPD, annonce dans « Le Monde » du 17 mai la mort des Etats-nation tout en s’affirmant gaulliste et en réclamant pour l’Allemagne une pleine souveraineté. Affirmation paradoxale, qui recrée en Europe une inquiétude que la construction européenne avait voulu faire disparaître à jamais.

Dès lors que faire si nous voulons éviter tout à la fois la dilution dans l ‘économisme technocratique et le repli sur soi ? D’abord ne pas se faire d’illusions et prendre le Marché unique pour ce qu’il est : une compétition acharnée entre pays européens dont on peut attendre quelques effets stimulants pour l’activité nationale – à condition qu’il existe une politique économique digne de ce nom. Ensuite et surtout développer la coopération clans des domaines précis et en vue de la réalisation de projets tangibles puisque l’expérience montre (Ariane, ESPRIT) que c’est par cette méthode que des pays associés trouvent la voie du développement nécessaire. Cette coopération peut être intracommunautaire ; il est important qu’elle s’étende aussi à l’autre Europe, si nous ne voulons pas que tel de nos concurrents-partenaires y affirme son emprise. Il faut enfin que la construction européenne ainsi définie ne se fasse pas au détriment de nos autres appartenances – qu’il s’agisse de la Méditerranée, de l’Afrique et plus largement de la communauté francophone.

Tel est bien le projet de la France, méthodiquement poursuivi par le président de la République. Ses enjeux mériteraient un vaste débat, dont les élections européennes pourraient être l’occasion. Nous verrons que ce n’est malheureusement pas le cas.

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Editorial du numéro 516 de « Royaliste » – 29 mai 1989