Tenu à Bombay du 16 au 21 janvier, le Forum social mondial a confirmé que la mouvance altermondialiste était incapable d’engendrer le projet général capable de combler le vide de l’utopie dont elle se flatte.

Comme d’habitude, les médias ont renvoyé au public l’image sympathique que se font les directeurs de l’information des rassemblements altermondialistes.

D’abord le caractère festif de l’affaire : on danse sur tous les rythmes du monde.

Ensuite la « prise de conscience des problèmes » : à Bombay, c’était le problème des castes.

Enfin des nouvelles de nos villageois partis au loin et surtout de José Bové, l’enfant chéri des télés, qui va bien – merci.

Ceux qui s’intéressent à l’avenir de l’altermondialiste lisent heureusement les journaux, dans lesquels ils ont pu apprendre que ces forums sont en train de mal tourner.

Ils tournent mal parce qu’ils tournent à vide. « Pour le commun des mortels, les Forums mondiaux restent essentiellement une sorte de Fête de l’Humanité itinérante avec ses bons côtés (le «tous ensemble» internationaliste) et ses limites : chacun de nous a toujours le plus grand mal à expliquer ce qui est «sorti» d’un forum » note Bernard Cassen dans une remarquable analyse publiée dans Libération (12/1/04).

Ils tournent à vide parce qu’ils ont la religion du consensus : ne rien dire, ni rien faire qui puisse fâcher le voisin afin de maintenir la belle et généreuse fiction d’un mouvement uni contre les méchants.

C’est bien sûr un consensus très particulier : je me souviens de José Bové prenant la parole à Paris au côté d’un porteur de drapeau palestinien qui n’était pas « équilibré » par un porteur de drapeau israélien. Mais c’est tout de même un consensus protestataire qui étouffe certaines contestations internes : à Bombay il n’y avait « même pas un table ronde, un atelier, sur l’expérience de Lula au Brésil depuis un an. Motif invoqué : ça divise les Brésiliens » reconnaît Roberto Savio, l’un des organisateurs du forum mondial de 2001.

La religion du consensus conduit à un centrisme mou : c’est encore Roberto Savio qui remarque que « au fond, le FSM est presque néo-centriste » dans sa défense de valeurs telles que la démocratisation, l’équité sociale, l’environnement, la solidarité Nord-Sud. Et de souligner cruellement que l’aspect révolutionnaire de l’altermondialisme est un « prisme très franco-français ».

Ce centrisme interdit toute mise en forme d’un programme commun puisque les slogans du gauchisme radical se perdent dans la masse de discours qui, au mieux, stimulent des initiatives locales qui permettent de rendre plus supportable le monde ultra-concurrentiel.

L’altermondialisme n’est pas le contraire de la mondialisation libérale, mais le complément, vaguement libertaire, de sa logique et de son idéologie.

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Article publié dans le numéro 831 de « Royaliste » – 2 février 2004