Sur la planète « Alter », une utopie rouge en cache une autre – franchement réactionnaire, parfois relevée d’un zeste de mysticisme vert et d’un soupçon de brun. L’antimondialisme est le rendez-vous de toutes les nostalgies.

Vous participez aux manifestations contre la mondialisation ? Vous les regardez passer ? Vous jetez un œil sur les reportages télévisés ? Qu’importe ! Si vous vivez en France, vous avez en mémoire les mêmes images : des drapeaux rouges, des maillots à l’effigie du Che Guevara, Bella Ciao et l’Internationale, des drapeaux noirs, les banderoles d’Attac et les traditionnels casseurs des fins de manifs. Pas le moindre drapeau tricolore brandi au-dessus de la foule mais, malgré les slogans militants et le discours médiatique sur la contestation planétaire, une vision franco-française de l’antimondialisme reconverti en altermondialisme pour faire plus positif.

Ce que nous voyons, c’est la forme nationale d’un mouvement mondial. Et ce que nous montrent les médias nationaux, c’est la vision française du même mouvement qui est, en fait, un assemblage de tendances multiples et contradictoires.

D’où une erreur d’appréciation. Nous croyons que l’altermondialisme est un mouvement de gauche (au vu de la touche « socialo » des adhérents d’Attac) et surtout d’extrême gauche à cause de la forte présence de la Ligue communiste et des anarchistes de la FAI-CNT. Pourtant, dans la plupart des autres pays, le mouvement est surtout composé d’associations et de réseaux qui ne sont pas colorés en rouge, en noir ni même en rose.

Certains de ces groupes, très influents, se situent dans la mouvance conservatrice ou professent des idées réactionnaires. Tel est le constat d’un chercheur auquel nous devons deux ouvrages de référence sur l’écologie politique (1) et qui publie une étude approfondie sur les utopies antimondialistes de droite, voire d’extrême droite, auxquelles on ne prête guère attention dans notre pays (2).

Jean Jacob a dépouillé méthodiquement une immense documentation, surtout anglo-saxonne mais aussi française, afin de nous offrir des synthèses précises sur les différents courants et sur les principaux auteurs méconnus de l’autre altermondialisme. Grâce à la Revue du MAUSS, présentée à plusieurs reprises dans nos colonnes il y a une ou deux décennies, nous connaissons les travaux de Serge Latouche ; l’ouvrage de Jeremy Rifkin sur la fin de travail ne nous avait pas échappé, nous avions vivement polémiqué contre Antoine Waechter et contesté radicalement les thèses de la « deep ecology » (écologie profonde ») mais sous-estimé l’influence intellectuelle et la radicalité des courants conservateurs et réactionnaires.

Or les thèses exposées par Jean Jacob avec une neutralité toute scientifique sont à la fois intéressantes et inquiétantes. L’intérêt tient à la tentative de dépassement de la stricte dénonciation des ravages de l’ultralibéralisme. L’extrême gauche n’y est pas parvenue et ses militants se contentent d’invoquer sur un mode quasi-religieux les figures du passé et de faire référence aux utopies mortes. Attac est divisé entre les anciens combattants du Larzac recyclés dans des campagnes obscurantistes sous l’égide de José Bové, et les économistes réellement constructifs (tels René Passet et Jacques Nikonoff) qui sont intellectuellement et politiquement minoritaires. Les conflits internes d’une aile gauche enfoncée dans son marécage idéologique l’empêchent de construire un projet alternatif : d’où l’impasse, d’ores et déjà évidente.

Les contestataires de droite sont-ils mieux armés ? Ils disposent de sommes importantes et d’organisations fort bien structurées : ainsi le Forum International sur la Globalisation, qui disposait en 2003 d’un budget d’un million de dollars, la discrète association française ECOROPA, le Réseau international pour la construction d’une alternative au développement… Cette alternative se présente de manière négative : les principaux animateurs (Agnès Bertrand, Serge Latouche, Vandana Shiva, Edward Goldsmith) militent franchement pour la décroissance et contre le développement, pour le retour aux prétendues communautés traditionnelles – la famille, le néo-ruralisme, le « néoclanisme », la « biorégion » – selon une idéologie de la nature qui tourne parfois au mysticisme simplet et que certains n’hésitent pas à exposer dans les cercles de la Nouvelle droite.

Ces conceptions régressives trouvent en France leur accomplissement dans les vaticinations de Pierre Rabhi (proche de Nicolas Hulot), qui ne croit pas plus au libre arbitre qu’à l’égalité et qui veut célébrer « les noces éternelles de la terre et du cosmos » en prêchant la « sobriété heureuse » .

S’il était mis en œuvre, cet écologisme radical imposerait l’appauvrissement sans résoudre les problèmes de pauvreté et nous reconduirait à l’enfermement dans les « sociétés traditionnelles » incompatibles, par leur violence propre, avec les thèses éco-féministes et pacifistes diffusées par ceux qu’on appelle non sans raison les khmers verts.

Mais ces fanatiques courtois et cultivés récusent l’Etat et la nation, tout comme les militants d’extrême gauche. Réactionnaires ou révolutionnaristes, les utopies antimondialistes convergent dans la haine du politique. Au rendez-vous de toutes les nostalgies, on ne peut rien éviter, ni rien construire.

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(1) Jean Jacob, Les Sources de l’écologie politique, Arléa/Corlet, coll. « Panoramiques », 1995 ; Histoire de l’écologie politique, Albin Michel, 1999.

(2) Jean Jacob, L’Antimondialisation, aspects méconnus d’une nébuleuse, berg international éditeurs, 2006. 18 €.

Article publié dans le numéro 886 de « Royaliste » – 2006