L’Allemagne est « un pays d’essence tragique amoureux de son propre mal ». Avec une ironie qui masque son angoisse, Alexandre Vialatte a décrit sa descente aux enfers.

Qu’on ne se méprenne pas. Aussi cruel soit-il dans ses observations, Alexandre Vialatte n’a rien du germanophobe. Amoureux de la littérature allemande, fasciné par le pays, c’est avec enthousiasme qu’il accepta de s’installer à Mayence en 1922, pour collaborer à la « Revue Rhénane » qui œuvrait au rapprochement franco-allemand. Mais ce qu’il voit l’exaspère et ce qu’il pressent l’inquiète. L’Allemagne battue et chaotique, carnavalesque et ordonnée, bucolique et travailleuse, est en proie à des vertiges qui l’entraînent à nouveau vers le néant.

D’une apocalypse à l’autre, la tragédie se joue en plusieurs actes. Dès le lever de rideau, Spengler entonne le chant funèbre du déclin de l’Occident. Pour fuir l’inéluctable, les esprits éclairés se précipitent vers l’Asie, dont la mode submerge l’Allemagne des années vingt. Sur la scène, voici les rats sacrés de l’Inde, les films d’hiver chinois tibétains, les intellectuels qui dissertent sur l’érotisme de la Kabbale et sur la dernière édition du Pantschakyana-Wartikka. A Königsberg, le prix de la banane augmente de 300% par heure. L’Allemagne, hallucinée est partie à la recherche de nouveaux mythes d’origine…

Le second acte est plus paisible. La mode asiatique reflue et « les fakirs de Königsberg, chargés par le subconscient de procéder à des expériences de lévitation sur les tables des cafés à la mode, doivent cesser leur commerce à neuf heures par ordre de la police ». Le cours de la banane s’effondre mais l’Allemagne travaille avec un acharnement méthodique, éblouie d’elle-même, et attendrie par sa propre ferveur démocratique. Alors que l’Europe s’émerveille de cet élève si doué, Vialatte décèle, sous la ferveur bien-pensante, le bluff, le factice, le faux-semblant. Weimar, c’est Tarascon, et l’Allemagne cultive en secret sa névrose. Déjà, elle cherche des hommes nouveaux et retourne à ses mythes païens.

Le dénouement intervient, comme il se doit, au troisième acte, apocalyptique aux deux sens du mot : l’Allemagne se révèle à elle-même et sombre dans une catastrophe sans nom. Sur la scène, on projette des films francophobes tandis que derrière l’écran Reichwerh noire et Sainte Vehme assassinent les démocrates pacifistes. Le racisme s’affirme, le nationalisme s’étale, préparés par le culte de la nature et nourris de références païennes : nuits de Walpurgis, Nibelungen et tout le tremblement. Voici l’Allemagne hystérique, « gonflée de mythes comme un furoncle de sanie ».

Hitler, qui en est le produit, la saisit d’un coup, tout entière : «… le fétiche définitif, celui a détrôné les autres, qui les combine et les résume, c’est la croix gammée de Hitler, la svastika, qui vient des Indes comme la plupart des vents mystiques qui ont soufflé sur l’Allemagne, bien qu’elle prêche un « dynamisme » tout opposé à la passivité de l’Orient. Le svastika des hitlériens, symbole de la ruée « aryenne », se recommande des mêmes origines que les emblèmes des sociétés mystiques et des sociétés militaires qui assouvissaient autrefois le besoin de mystère et l’appétit de bataille des excités. Elle sent à la fois la Sainte Vehme (…) le club des joueurs de quilles et le congrès spirite. Ce triple caractère a causé son succès ». Lucide en tous points, Vialatte ne sera pas compris en France et publiera de trop rares articles après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Il reviendra en Allemagne avec l’armée française, parcourant les décombres, recueillant les réflexions – atroces dans leur banalité – des gens qui n’ont rien fait, rien vu, rien entendu, et qui se gardent de juger parce qu’ils ne font pas de politique. Il assistera au procès des bourreaux de Belsen, fonctionnaires scrupuleux qui ne se sentent pas responsables de leurs atrocités. Rien d’étonnant à ce que les derniers articles de Vialatte soient pessimistes. Pour lui, l’Allemagne continue d’écouter la Lorelei, sirène fascinante et maléfique. En 1949, des Allemands bâtissent, près de Stuttgart, un monastère bouddhique. Eternel retour…

Qu’aurait-il dit de la bande à Baader et des « Verts » ? Sans doute que l’Allemagne d’aujourd’hui, toujours en quête de pureté originelle, n’en a pas fini avec le tragique.

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Alexandre Vialatte, Bananes de Königsberg, Ed. Julliard.

Article publié dans le numéro 444 de « Royaliste » – 26 février 1986