On disserte sur l’Europe mais il faut des drames sanglants pour que les médias évoquent les peuples et les nations des Balkans. Parmi eux, l’Albanie : après l’effondrement des pyramides financières en 1997 et la guerre du Kosovo, le « pays des Aigles » est retombé dans l’oubli. Partisans de la grande Europe, fidèles à nos amitiés balkaniques, attentifs aux problèmes posés par la reconstruction des États nationaux après la chute du communisme, nous sommes heureux d’accueillir dans nos colonnes Suleman Gjanaj, secrétaire pour les relations extérieures du Parti (royaliste) de la Légalité.

 

Royaliste : Pourriez-vous évoquer la vie politique depuis la chute du communisme ?

Suleman Gjanaj : L’Albanie est surtout connue par la dictature que le pays a subie pendant près de cinquante ans. On oublie que cette nation est l’une des plus anciennes d’Europe : les Albanais sont les descendants des Illyriens qui sont arrivés dans les Balkans voici plusieurs millénaires, bien avant les Grecs. Vous savez que les Albanais ont peuplé le Kosovo, une partie de la Macédoine actuelle et le Nord de la Grèce et qu’ils se sont constitués en État avant la Première Guerre mondiale.

En 1992, le Parti démocratique a remporté les élections et l’a conservé sous l’égide du président Berisha jusqu’en 1997 – date de l’effondrement des pyramides de crédits. Cette catastrophe financière a créé une très grave crise sociale, économique et institutionnelle. Des élections législatives anticipées ont été organisées en 1997 et, depuis lors, le Parti socialiste tient les rênes du gouvernement.

Royaliste : Comment se caractérise le Parti de la légalité ?

Suleman Gjanaj : Nous sommes l’un des plus anciens partis politiques du pays. Il a été créé en 1924 par l’ancien roi Zog Ier qui à l’époque n’était pas encore souverain. Ahmed Zogu était devenu chef du gouvernement en 1923 mais, en juin 1924, son gouvernement est tombé à la suite d’un coup d’État. En décembre de la même année, les organisations qui se trouvaient rejetées dans l’opposition et contraintes à l’exil ont repris le pouvoir et ont appelé leur coalition « Mouvement de la Légalité », afin de signifier qu’ils représentaient le mouvement de retour à l’ordre légal des choses. Le leader de ce mouvement a été élu président de la République en 1925. À cette époque, il était déjà prévu sur le plan juridique qu’une assemblée constituante désignerait un souverain pour le pays qui était déjà défini comme un royaume. Il était également stipulé que ce royaume se donnerait un roi autochtone.

Royaliste : Comment le passage du régime républicaniste à la monarchie constitutionnelle fut-il réalisé ?

Suleman Gjanaj : La transformation de la république en monarchie trouvait ses sources dans la déclaration d’indépendance de 1912, et dans la déclaration des Ambassadeurs de 1913 qui reconnaissaient l’Albanie en tant que royaume. Un souverain, le prince de Wied, fut envoyé en Albanie, en 1913 mais celui-ci fut très rapidement contraint de quitter le pays. Pendant la Première Guerre mondiale, le statut de l’Albanie demeura dans une situation assez imprécise. Après le traité de Versailles, les Albanais se réunirent en congrès et affirmèrent à nouveau leur droit à se gouverner librement, par le biais d’un Conseil de régence, du Premier ministre et de ministres qui s’efforcèrent d’organiser l’État et la nation. Mais le pays était en proie à des troubles et à des coups d’État qui ne cessèrent qu’après 1925. Cet apaisement permit une stabilisation de la situation économique. La question de la nature du régime fut à nouveau envisagée et il fut décidé, dans le cadre institutionnel légal, de désigner un souverain et de changer la constitution albanaise pour en faire une constitution monarchique.

Royaliste : Puis l’Albanie fut victime de Mussolini…

Suleman Gjanaj : Oui. L’Albanie fut une monarchie jusqu’au 7 avril 1939, date de l’invasion italienne qui a entraîné l’exil du roi Zog ; celui-ci vécu avec sa famille en France, puis en Angleterre jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quant aux royalistes, ils ont agi comme de véritables patriotes en répondant aux consignes du roi Zog : ils ont immédiatement pris les armes, sous le commandement du général Abaz Kupi, pour défendre le pays et pour refuser l’annexion par l’Italie et ils ont poursuivi leur lutte de libération contre les troupes allemandes opérant sur le territoire albanais.

Plus tard, d’autres mouvements de résistance à l’invasion sont apparus, dont le mouvement communiste stimulé par le Komintern et son antenne serbe. Pendant la guerre, le Parti communiste prépara la prise du pouvoir politique et vous savez que, de ce point de vue, sa réussite fut totale étant donné que les communistes avaient modifié leur stratégie : à la guerre contre l’occupant ils avaient substitué la guerre civile contre les nationalistes qui représentaient pour eux le véritable risque en termes de prise du pouvoir. Comme beaucoup d’autres Albanais, les membres du Parti de la légalité furent donc contraints à l’exil ou tombèrent entre les mains de la police politique et furent liquidés. En France, en Belgique, en Grande-Bretagne, en Italie, aux États-Unis, en Australie, les militants du Parti de la légalité s’organisèrent au sein des communautés albanaises vivant dans ces différents pays. Je sais que depuis de très nombreuses années la Nouvelle Action royaliste entretient de chaleureuses relations avec Skender Zogu, cousin du roi Leka.

Au cours des années quatre- vingt, notre parti a participé très activement aux mouvements de protestation des Albanais du Kosovo contre la politique répressive de Belgrade tout en continuant de lutter activement contre le régime communiste. Bien entendu, nous avons été au premier rang lorsque le pouvoir a vacillé puis s’est effondré à Tirana.

Royaliste : Pendant ces années d’exil, quelles étaient vos relations avec le roi Leka?

Suleman Gjanaj : Nous étions en quelque sorte son contingent. Notre parti a toujours été très proche du roi et de la famille royale albanaise et nous avons donné un large écho aux prises de position royales en d’innombrables occasions.

Royaliste : Comment votre parti s’est-il réorganisé après la chute de la dictature ?

Suleman Gjanaj : Les communistes s’étaient en fait préparés au changement politique et ils avaient créé des partis nouveaux : le Parti socialiste, directement issu de leur sein, et le parti démocratique, situé dans l’opposition mais composé d’anciens hauts fonctionnaires du régime défunt. Le Parti de la légalité n’avait pas été reconnu malgré la demande que nous avions faite pour nous préparer aux élections de 1992. Notre parti n’a été officialisé qu’une quinzaine de jours avant les élections… Or ces élections constituaient, pour tous les vrais opposants au communisme, une bonne occasion de se débarrasser complètement du régime qu’ils avaient ardemment combattu. Cette occasion a été manquée, vu que nous étions dans l’impossibilité de nous préparer pour ces élections et le Parti démocratique s’est installé au pouvoir. Aux élections suivantes, en 1996, il a procédé aux manipulations qui lui ont permis de le conserver. Les socialistes ont alors suscité un mouvement de protestation dans le pays, qui s’est ajouté à la colère provoquée par la chute des pyramides financières. D’où la victoire du Parti socialiste, qui s’est d’ailleurs également appuyé sur des bandes armées. Les élections législatives de 2001 ont confirmé, par le biais d’une série de manipulations, le gouvernement socialiste que dirige Fatos Nano.

Le Parti de la légalité est dans l’opposition à ce gouvernement, qui rencontre de nombreuses difficultés économiques et sociales et qui est exposé au mécontentement d’une bonne partie de la population. Vous savez que l’Albanie fait toujours partie des pays les plus pauvres d’Europe : près de 50 % de la population vit avec moins d’un dollar par jour. Notre pays est également confronté à diverses formes de crime organisé. Ce sont là quelques exemples de difficultés nombreuses et graves auxquelles nous sommes confrontés : le Parti de la légalité est un parti royaliste mais c’est avant tout un parti politique qui participe très activement à la vie politique du pays et au travail parlementaire. Ce faisant, nous ne faisons que répondre au geste de confiance que nous adressent les Albanais qui votent en faveur de notre parti.

Royaliste : Et le roi Leka ?

Suleman Gjanaj : Le roi a fait une première tentative pour rentrer en Albanie en 1993 – donc à l’époque du gouvernement Berisha – et il a été refoulé moins de 24 heures après son arrivée. Il est venu en 1997 lors de la période insurrectionnelle : le gouvernement provisoire, au sein duquel les royalistes étaient représentés, a alors accepté d’organiser un référendum sur la question du régime en même temps que se tenaient les élections législatives.

Les premiers résultats du référendum donnaient près de 60 % en faveur du rétablissement de la monarchie et le résultat final fut de 35 % ce qui est pour le moins surprenant. Les résultats furent donc contestés et la Cour constitutionnelle fut amenée à revoir ces résultats à la hausse, soit 45 % de votes pour la monarchie – ce qui soulignait l’importance de la manipulation des suffrages.

Nous n’avons pas reconnu ce résultat et notre groupe parlementaire milite en faveur d’un nouveau référendum – ou d’une restauration de la monarchie par la voie parlementaire. Nous avons par ailleurs passé des accords avec les autres formations de l’op- position aux termes desquels ces formations s’engagent à organiser un nouveau référendum lorsque nous disposerons de la majorité parlementaire. Quant au roi, il a quitté l’Albanie en 1997 après ce référendum mais, voici deux ans, il a été invité à rentrer dans son pays par la majorité des députés albanais de toutes tendances. Le roi et la famille royale résident actuellement près de Tirana. Ce retour a été positif car il a permis d’apaiser les vives tensions qui existaient entre le Parti démocratique et le Parti socialiste. De nombreux intellectuels se sont tournés vers le roi et lui ont demandé de prendre la tête d’un mouve- ment politique. Le roi cherche pour sa part à être un symbole d’unité et de stabilisation afin que l’Albanie puisse entrer aussi rapidement que possible dans l’Union européenne.

Royaliste : Quelle pourrait être la forme que prendrait la monarchie dans votre pays ?

Suleman Gjanaj : Le Parti de la légalité souhaite que le roi soit le représentant de la nation, avec un rôle défini par la Constitution mais sans pour autant que le Parlement et le gouvernement se déchargent de leurs responsabilités et de leur rôle tellement important en démocratie. C’est en effet à une majorité parlementaire formée par un parti ou par une coalition de partis qu’il appartient de gouverner le pays. La responsabilité du roi est de veiller à la stabilité et à l’unité du pays, d’apaiser les tensions entre les forces politiques, de garantir un ordre constitutionnel qui a été trop souvent bafoué au cours de ces douze dernières années. Cette unité nationale et cette stabilisation politique permettraient selon nous que les Albanais reprennent confiance dans leurs institutions et dans leurs dirigeants, ce qui favoriserait le développement économique et le progrès social de notre pays.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 842 de « Royaliste « – 2 juillet 2004.