Il y a en France deux millions et demi de chômeurs officiels, et pourtant on parle du prochain retour au plein emploi. Pour comprendre, il suffit de s’entendre sur les mots  – précisément ceux qu’utilise Alain Minc.

Premier avril : « Le chômage sous la barre des 2,5 millions ». Ce n’est pas une farce, mais une information qui fait le une du Monde. Bien entendu, il s’agit du chiffre officiel, celui de la nouvelle courbe, qui ne tient pas compte du travail précaire. Selon l’ancienne courbe, la France comptait en février 2 992 700 demandeurs d’emploi.

Il est vrai que ces deux courbes ont tendance à baisser pour diverses raisons (reprise économique, augmentation du taux de radiation etc.) mais l’ampleur du phénomène ne permet pas d’envisager un retour rapide au plein emploi. Or le mot d’ordre du gouvernement est de plus en plus fréquemment repris par les médias : on cite des secteurs victimes de la pénurie de main d’œuvre, et on annonce que la question du chômage sera bientôt réglée grâce au retour de la croissance. Pourtant, à raison de 400 000 chômeurs en moins par an, il faudrait plusieurs années de conjoncture très favorable pour obtenir le résultat espéré.

Dès lors, pourquoi ces bulletins de victoire ? Tout simplement parce que la définition du plein emploi a changé. Les milieux dirigeants ne pensent pas une seconde au retour à une situation où tout un chacun disposerait d’un statut à vie ou d’un contrat de travail à durée indéterminée : la conception classique a été remplacée voici quelques années par celle, anglo-saxonne, de « pleine employabilité » qui désigne un travailleur toujours disponible à l’emploi même quand il ne travaille pas.

Telle est l’idée maîtresse de la nouvelle doctrine, qui a été récemment exposée par Alain Minc (Le Monde du 28/12/1999). Pour le porte-parole habituel des milieux d’affaires, les nouvelles technologies nous font entrer dans une nouvelle phase du développement économique, qui change la donne : « nous sommes en train, nous Français, de revenir au plein emploi pour [nous soulignons] ceux qui peuvent et qui veulent travailler ». Et de préciser qu’il existe des « chômeurs par choix rationnel », qui préfèrent vivre d’allocations plutôt que d’une activité. Mais il y a aussi « la longue cohorte des chômeurs de longue durée dont les maigres compétences s’étiolent, des jeunes sans qualification, des exclus et désormais des enfants d’exclus, tous condamnés à devenir des laissés-pour-compte de la reprise économique ».

Ces phrases suintent l’ignorance quant à la condition des personnes privées d’emploi, et puent le mépris pour les sous-prolétaires –  qui sont exclus à vie car nous entrons « dans une économie qui fera cohabiter le plein emploi et l’exclusion, et qui nous obligera à rouvrir les vannes de l’immigration ».

Pourquoi faire appel aux étrangers alors qu’il existe déjà une main d’œuvre disponible ? Parce que c’est plus simple, dit crûment notre gourou : « Afin de satisfaire aux besoins de l’économie productive, la probabilité est grande qu’au lieu de nous acharner à réinsérer et à qualifier les exclus, tâche à la Sisyphe, nous préfèrerons accueillir les nouveaux immigrés, quitte à pratiquer, sans le dire, des quotas par nationalités et par professions à l’instar des Américains, tout en maintenant la rhétorique rassurante du discours « républicain ». /

Le bilan de cette gestion parfaitement cynique de la main d’œuvre dégage un solde globalement positif puisque le plein emploi sera assuré pour 90% des Français, avec 10% de marginalisés. Alain Minc ne nous dit pas s’il compte parmi les marginaux les « chômeurs de confort » et les exclus, ou seulement ces derniers : ce qui l’angoisse, c’est l’auto-exclusion des Français les plus dynamiques, qui quittent le pays parce qu’ils sont surimposés.

Eberlués par tant de franchise, n’oublions pas la nouvelle définition du « plein emploi » annoncé par Alain Minc, et que le Medef veut réaliser par la généralisation du travail précaire et de l’emploi flexible sans que personne ne nous dise quel sera le pourcentage de ceux qui travailleront de temps à autre en restant dans la pauvreté. Encore un effort, messieurs, pour atteindre la pleine franchise.

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Article publié dans le numéro 748 de « Royaliste » – 17 avril 2000